Où va le Monde : Huxley ou Orwell ?

Lire 1984 de George Orwell comme une prophétie c'est avoué qu'Orwell s'est trompé : l'URSS s'est effondrée par exemple. Orwell croyait que le monde hédoniste décrit par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes était peu probable dans un siècle qui a connu Hitler, mais il pressent, à la fin des années 1940, que le désir de liberté (mais aussi de consommation) finira par l’emporter même en URSS.

   Lire 1984 de George Orwell comme une prophétie c'est avoué qu'Orwell s'est trompé : l'URSS s'est effondrée par exemple. Orwell croyait que le monde hédoniste décrit par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes était peu probable dans un siècle qui a connu Hitler, mais il pressent, à la fin des années 1940, que le désir de liberté (mais aussi de consommation) finira par l’emporter même en URSS. Si l’on s’intéresse tant au roman d’Orwell aujourd’hui, c’est que l’actualité est inquiétante—1984 a été propulsé en tête des ventes en raison du scandale de la surveillance de masse révélée par Edward Snowden. Mais ce ne sont pas forcément les mêmes raisons qui ont poussées l’auteur à écrire son roman qui nous pousse aujourd’hui à le lire. L’époque d’Orwell est marquée par le fascisme d’une part et les utopies trompeuses d’autres part. Toute son entreprise était d’échapper aux deux, en garantissant une troisième voie pour sortir du capitalisme : le socialisme démocratique qui implique, selon lui, une réforme radicale des démocraties libérales. Notre époque, en revanche, est marquée par l’absence d’alternatives véritables au « capitalisme mondialisé »[1]. A une époque où les penseurs d’extrêmes gauches tentent désespérément de reconstruire l’hypothèse communiste (Badiou, Zizek) à défaut d’autres alternatives, l’œuvre d’Orwell ne devient-elle pas inévitablement le pendant du courant dominant ? En ce sens que l’anti-utopie ne vise plus à déconstruire l’utopie (communiste ou autre) mais plutôt à masquer l’absence de l’utopie elle-même. En effet, la pensée libérale culmine depuis l’effondrement du bloc de l’Est notamment à travers le thème idéologique récurrent de « la fin de l’histoire », titre du livre de Francis Fukuyama qui considère que la démocratie libérale et l’économie de marché seraient les stades ultimes et indépassables de l’évolution historique.

L’Occident ressemble en fin de compte plus au monde imaginé par Huxley que celui imaginé par Orwell. Il n’y a pas très longtemps, à l’occasion de l’invention des ciseaux moléculaires qui permettent de modifier l’ADN, le biologiste et prix Nobel David Baltimore a convoqué à Washington ses plus éminents collègues pour les conjurer à ne pas franchir la ligne rouge. Il annonce dans son discours que le monde tel qu’imaginé par Huxley dans son roman, à savoir une société basée sur la sélection des personnes, est désormais possible. L'éthique a été dépassé par la science. La ligne rouge dont parle le biologiste a bel et bien été franchie. Aux Etats Unis, il est désormais possible de commander des enfants en choisissant le genre et la couleur des yeux par exemple.

Mais ceci ne veut pas dire que l’œuvre d’Orwell est complétement dépassé ; c’est probablement notre lecture qui l’est quelque peu. Pour actualiser 1984, il ne suffit pas de traduire le passé par le présent comme le fait la nouvelle édition. Il faudra probablement voir du côté de sa philosophie morale que des philosophes français tels que Jean-Claude Michéa ou Bruce Bégout tentent d’actualiser, notamment à travers la valorisation d’un concept pivot de sa pensée morale : « la décence commune ». C’est une réflexion sur le bon sens populaire, sur la communauté avec ses solidarités élémentaires, son esprit d’entraide ou de bon voisinage etc. comme base morale du socialisme.

Il faut se garder néanmoins à ne pas arracher les idées à leur contexte, ce que les philosophes manquent de faire. Les dérives totalitaires du siècle dernier, rappelle le philosophe français Serge Latouche, montrent que le bon sens peut être élitiste, du côté des dissidents soviétiques par exemple[2]. La « décence » dont parle Orwell est une sorte de qualité moral attribué par l’auteur au peuple anglais (le concept de « decency » évolue à partir des années 1940), dont la vision morale se trouve conditionnée par une situation socio-historique et géographique particulière. Pour commencer, l’Angleterre est un pays choyé par sa propre géographie, une île protégée par une flotte puissante qui la dispense du besoin d’avoir une forte armée, ce qui aurait permis aux institutions démocratiques de se développer davantage. Cette stabilité relative pendant les trois siècles derniers est aussi due au fait que le Royaume Uni soit le centre d’un empire, source, du moins en partie, de sa prospérité. En outre, le fait que l’Angleterre, contrairement au reste de l’Europe, n’ait pas été envahie par l’Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale, confortait Orwell dans sa croyance que l’Angleterre n’a pas été « contaminée » par les idées totalitaires. Des idées qu’une certaine horreur de la pensée abstraite propre aux anglais n’encouragerait guère. Ce sont là des éléments parmi d’autres, qui, sur le long terme, avaient permis, selon Orwell, aux mœurs de s’adoucir : haine de la violence, respect de la liberté etc. C’est là un discours très en vogue dans l’Angleterre de l’entre-guerre. En somme, l’île devient aux yeux de l’auteur une terre vierge d’implantation fasciste, elle est l’ultime forteresse d’Europe qui préserve un certain nombre d’acquis historiques propre à l’Angleterre mais aussi à l’Occident, à savoir une certaine tradition libérale.

En effet, si Orwell était contre le libéralisme comme doctrine économique, toute son entreprise, en revanche, était de préserver un certain nombre de valeurs acquises—paradoxalement—grâce au libéralisme. Des valeurs sans lesquelles la civilisation occidentale, selon lui, n’aurait probablement jamais vu le jour. Il s’agit essentiellement d’une valeur : la liberté d’expression. Une valeur liée à ce qu’il qualifie de « mentalité libérale qui considère la vérité comme quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qui est à découvrir, et non comme quelque chose que l’on peut fabriquer selon les besoins du moment »[3].

C’est sur cet ensemble de valeurs qu’Orwell voulait bâtir le socialisme en Angleterre. Un ensemble de valeurs et d’acquis souvent niés par l’élite ou par une partie de celle-ci, mais inconsciemment intériorisés par le peuple ou du moins par une partie de celui-ci. Que reste-t-il de ces valeurs ? Que reste-t-il de la solidarité et du socialisme à notre époque ? Les écrits d’Orwell et l’étude de sa pensée morale—un auteur souvent ignoré par les universitaires—offrent probablement une voie et une possibilité de réflexion loin des « passions tristes ».

 

[1] Selon l’expression de Alain Badiou. Voir Badiou Alain. Notre mal vient de loin : Penser les tueries du 13 novembre. Editions Fayard. 2016.

[2] Serge Latouche, « Monde commun, Common decency, Bon sens et Sens commun à propos de la traduction française du livre de Raffaele la Capria, la mouche dans la bouteille. Éloge du sens commun (climats, 2005) », Revue du MAUSS 2005/2 (no 26), p. 400-412.

[3] Orwell George, Orwell George. The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell. Volume III. Published by Ian Angus and Sonia Orwell. Penguin Books. 1968, vol III. p.480.

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