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Billet de blog 20 nov. 2017

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Autour du pamphlet de Rachid Boudjedra "les contrebandiers de l’Histoire"

Le livre de Rachid Boudjedra "Les contrebandiers de l’Histoire" est un pamphlet qui déplore une falsification de l’histoire de l’Algérie par des artistes, cinéastes et écrivains algériens, une falsification qui vient s’ajouter à une autre officielle déjà en place.

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   Le livre de Rachid Boudjedra Les contrebandiers de l’Histoire est un pamphlet qui déplore une falsification de l’histoire de l’Algérie par des artistes, cinéastes et écrivains algériens, une falsification qui vient s’ajouter à une autre officielle déjà en place. Le mot contrebandier est fort et injuste pour décrire des écrivains au talent reconnu tels que Yasmina Khadra ou Kamel Daoud. Mettre de tels auteurs dans la même case que d’autres est donc injuste, même s’ils ne sont pas tous traité de la même manière ou sur le même ton. Mais Rachid Boudjedra est un écrivain qui ne connaît pas la langue de bois ; si ses textes et ses propos sont virulents voire insultant parfois (par exemple en accusant à tort Daoud d’appartenir au GIA), ils demeurent toujours intéressants à lire.

Les réactions de certains auteurs visés par la critique ont été fortes : Kamel Daoud a déposé une plainte, ce qui est compréhensible, vu la gravité de l’accusation. Yasmina Khadra a rétorqué en vitupérations, lui qui a pourtant reçu un traitement de faveur de la part de l’auteur qui a reconnu son grand talent. Quant à Boualem Sansal, il a tout simplement ignoré les critiques ; sa dernière interview dans El Watan (où il n’a d’ailleurs pas été interrogé sur la question) affiche un mépris total non seulement à l’encontre de Boudjedra en l’ignorant, mais à l’encontre de l’Algérie qu’il décrit sur un ton méprisant : « Ce pays est à mourir d’ennui, il ne se passe rien, tout est fermé, gelé, éteint, ça sent le deuil. Sur le plan culturel l’Algérie est bonne dernière dans le classement mondial. Elle a deux, trois pauvres écrivains et que fait-elle, elle veut les faire taire »[1]. Que l’Algérie soit médiocre sur le plan culturel n’est un secret pour personne, ce dont il est besoin, c’est une élite qui aide à faire sortir le pays de sa torpeur culturelle. Et prendre la peine de répondre à Boudjedra, n’est surement pas une si mauvaise chose, ne serait-ce que pour ouvrir un débat national et défier les orthodoxies régnantes. Boudjedra marque d’ailleurs un point ici en pointant du doigt des réseaux de distribution absents, ce qui a découragé tant d’auteurs et d’artistes et a eu un impact désastreux sur la situation culturelle du pays. Ajouter à cela le manque terrible de libraires, de bibliothèques, de lieux de culture etc. et une presse—notamment arabophone très lue—aux pages ou au revues culturelles et littéraires inexistantes.

En dépit des nombreux obstacles, les initiatives ont redoublé ces dernières années, et d’innombrables revues culturelles et littéraires, notamment en ligne, ont vu le jour. Elles ont l’avantage d’ouvrir un espace de parole et de débat pour une jeunesse étouffée. Des bandes dessinées de très bonne qualité ont été également publié ces derniers temps, mais restent peu connu en raison du manque de réseaux de distribution et des subventions. Ces initiatives sont l’œuvre d’une jeunesse admirable qui tente de valoriser sa culture et de s’affirmer davantage sur la scène nationale et internationale.

Revenons au livre de Boudjedra. Parmi les reproches qu’il fait à Kamel Daoud il y a sa désolidarisation de la Palestine, « la Palestine n’est pas mon problème », dit-il. Ce que Kamel Daoud refuse en vrai, c’est l’indignation sélective. Pourquoi devrions-nous s’indigner plus du sort des palestiniens que du sort des congolais ou des mexicains par exemple ? Cela est vrai. En revanche, si cette affirmation est mécaniquement correcte, elle reste dialectiquement fausse : pourquoi sommes-nous plus sensibles au sort d’un algérien qu’au sort d’un tunisien, et au sort d’un tunisien plus qu’au sort d’un chinois par exemple ? Pour la simple raison qu’il existe des liens, historiques, culturels, géographiques etc. et nous avons des liens avec les palestiniens : langue, religion, histoire mais aussi la lutte contre la colonisation. Les algériens sont sensibles à ce sujet, eux qui ont connu les affres de la colonisation. Les palestiniens aiment à leur tour donner l’exemple de l’Algérie, cela les réconforte et les aide à garder l’espoir. Les Algériens qui reprochent tout le temps l’indignation sélective à l’occident oublient qu’ils font exactement la même chose. La lutte pour les droits des palestiniens ou autre est parfois menée sur des bases malsaines, et cela doit être dénoncé. Mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain, les liens existent et existeront, il faut juste les rebâtir sur des bases plus saines quand il le faut. Le renforcement de ces liens n’est donc pas forcément une négation de l’idéal d’une humanité une et indivisible.

Boudjedra parle ensuite du philosophe français Jean Paul Sartre—à qui il semble vouer une admiration sans réserve—comme exemple de l’intellectuel qui a soutenu la cause palestinienne. Ce dernier a pourtant été ambigu voire contradictoire dans ses positions sur le conflit palestino-israélien. Sinon son soutien au projet sioniste était explicite au point que même BHL a dit que Sartre « n’a jamais transigé sur ses positions envers Israël ». Edward Saïd fut très déçu de sa rencontre avec Sartre, lui qui espérait de lui un soutien de la cause palestinienne, comme il l’avait fait avec la cause algérienne, mais en vain. Il écrit avec amertume : « A l’exception de l’Algérie, la justesse de la cause arabe ne lui fit jamais grande impression, peut-être à cause d’Israël, ou alors du fait d’une absence élémentaire de sympathie, liée à des raisons culturelles ou éventuellement religieuses »[2]. Si Sartre s’est éclipsé de la scène philosophique française, ce n’est donc surement pas pour ses positions sur la cause palestinienne comme l’affirme l’auteur, mais probablement pour son aveuglement face au goulag soviétique et son soutien aux luttes anticoloniales.

Concernant Boualem Sansal, Boudjedra a bien répondu aux graves accusations que porte son roman Le village de l’Allemand et qui laisse entendre que l’ALN était une armée nazie, en raison d’un nombre de soldats nazis qui, ayant fui ou déserté l’armée du III Reich lors de sa défaite en Lybie, avaient trouver refuge dans des pays d’Afrique du Nord. Boudjedra montre que la majorité des allemands qui s’étaient réfugié en Algérie étaient plutôt des communistes qui avaient fui l’Allemagne nazie à l’instar de Wilfried Muller, devenu plus tard ministre dans l’Algérie indépendante, qui a fait déserter des milliers d’anciens soldats nazis des bataillons de l’armée française. La France a dissimulé le rôle des anciens nazis dans ses guerres coloniales. Estimés à des dizaines de milliers, ils ont joué un rôle considérable dans la guerre coloniale menée par la France en Indochine, et dont des centaines seraient passé du côté vietminh et anticoloniale. On voit bien le ridicule de ces accusations. Sansal continue tout de même ses falsifications en comparant dernièrement les terroristes de Daech au FLN. L’auteur ne semble pas réaliser que de tels propos ne peuvent être que des compliments faits aux terroristes de Daech, car la cause algérienne est reconnue pas tous pour être une cause juste, y compris par la majorité des français.

Après tout, le fait que des auteurs puissent publier des livres aux opinions divergentes et radicalement opposées est un signe de bonne santé pour le pays, même s’il reste beaucoup à faire en matière de liberté d’expression. Encore, faut-il que ces écrivains peu nombreux prennent la peine de répondre, ne serait-ce que pour rafraîchir une scène littéraire et intellectuelle apathique dans le pays. En ce qui concerne le pamphlet de Boudjedra, il aurait pu être plus intéressant s’il était écrit avec moins d’émotions et un peu plus d’objectivité. Il existe des passages regrettables dans lesquels l’auteur porte des jugements négatifs et méprisants, il est tout aussi regrettable de louer le soutien politique ambigu qu’il a reçu et de lui épargner ses critiques acerbes.

Farouk Lamine

[1] Interview publiée dans le quotidien El Watan du 26 Octobre 2017.

[2]Saïd Edward. « Ma rencontre avec Jean Pau Sartre ». Le Monde Diplomatique. Septembre 2000.

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