Entre deux dystopies : de 1984 à 2084

Le dernier livre de Boualem Sansal 2084 s’inscrit dans une lignée de livres de plus en plus commercialisés. Cette ligne de pensée prédit un avenir sombre pour la France et pour l’Europe en raison de la menace islamiste, résultat, selon eux, d’une présence de plus en plus ressentie des musulmans en Europe.

Le dernier livre de Boualem Sansal 2084 s’inscrit dans une lignée de livres de plus en plus commercialisés. Son thème est celui de Soumission de Michel Houellebecq et les deux font partie d’une pensée en vogue en France représentée par des intellectuels tels qu’Alain Finkielkraut ou Eric Zemmour. Cette ligne de pensée prédit un avenir sombre pour la France et pour l’Europe en raison de la menace islamiste, résultat, selon eux, d’une présence de plus en plus ressentie des musulmans en Europe. Lors de son passage sur LCI, Sansal répond à la question comment il imaginait la France en 2084 par un seul mot : islamiste ! De fait, on ne s’étonnera pas qu’il soit cité par quelqu’un comme Eric Zemmour qui porte une haine incommensurable contre les musulmans.

Pour Sansal, tout comme pour Michel Houellebecq, Islam est synonyme de soumission. Pour eux le mot soumission est rempli de terreur, il est synonyme de totalitarisme et évoque immédiatement le spectre de Big Brother de George Orwell auquel Sansal fait référence par le choix du titre. 2084 parle d’un pays, l’Abistan, soumis cruellement à la loi divine, un monde chaotique, résultat d’une guerre sainte, nous apprend le texte, qui a ravagé le monde entier. Il existe quelque part une frontière, le protagoniste finira miraculeusement par la trouver, l’emprunter et disparaitre, fin de l’histoire, et non pas du monde comme le complément du titre nous l’indique.

Thème et histoire :

2084 de Sansal reprend tellement à la lettre des épisodes du chef d’œuvre d’Orwell 1984 que l’on se demanderait pourquoi se donner la peine d’écrire un tel livre. L’Abilangue par exemple, la langue officielle de l’Abistan, n’est qu’un ensemble de mots insérés çà et là dans le texte sans que l’on sache quelle est vraiment sa fonction. Il est dit que cette langue, sans doute la langue arabe, a une emprise magique sur les esprits et les corps, elle les transforme en de profitables martyres pour le système. A la fin l’auteur ne tente même pas une explication, il fait le lien direct avec le novlangue d’Orwell, nous renvoyant ainsi à 1984. Non seulement cela, mais ce qui est repris, comme l’Abilangue, est placé dans l’histoire sans que celle-ci ne le suggère. Dans 1984 de George Orwell, on découvre et comprend le novlangue au fur à mesure que l’histoire  avance : le principe du novlangue est expliqué par le camarade de Winston pendant un repas à la cantine, ce dernier lui explique passionnément le plaisir de détruire les mots et le but derrière une telle entreprise (La réflexion d’Orwell sur la langue est tellement originale qu’elle est devenue un objet d’étude pour les  linguistes). Le but derrière la répression sexuelle est expliqué par Julia, la jeune femme dont Winston tombe amoureux, pendant des moments intimes du couple. Le slogan du Parti est expliqué par le livre de la fraternité secrète que Winston parvient à obtenir et qui s’est avéré être un piège tendu par le Parti… En somme, Orwell a fait une excellente critique des régimes totalitaires sans négliger l’histoire racontée. Dans son livre Ecriture : mémoire d’un métier, Stephen King  soutient qu’une bonne fiction part toujours d’une histoire et  progresse vers son thème, elle ne part presque jamais du thème pour aboutir à l’histoire.[1] Il fait cependant une exception à cette règle : George Orwell. Il s’étonne de la  capacité de cet auteur de partir d’un thème ou d’une idée pour inventer ensuite une histoire qui soit tellement adaptée au thème qu’on douterait qu’il s’agit initialement d’une idée et non pas d’une histoire.

Dans 2084, on a l’impression que les idées et les thèmes sont souvent communiqués ou insérés sans tenir compte du récit. L’auteur se livre souvent à des réflexions invraisemblables compte tenu de l’histoire. Tel est le cas par exemple de l’épisode qui décrit le passage, comme d’un coup de baguette magique, du protagoniste et de son ami de l’Abistan, où règne une dictature absolue, vers un ghetto chaotique mais où règne néanmoins beaucoup plus de liberté. On a du mal à imaginer un homme qui vient de retrouver pour la première fois de sa vie une certaine liberté d’avoir des réflexions sur la langue et sur son lien avec la religion et la manipulation. Un homme qui a passé toute sa vie enchaîné se mettrait à courir si on lui arrachait ses chaînes, il est peu probable qu’il se mette à analyser ses chaînes. Quelques pages plus tard il reprend le sujet avec plus d’acharnement avec des questions tel que le rapport existant entre religion et langue ? Bref, on a l’impression que l’auteur a tellement d’idées à communiquer mais que l’histoire n’arrive pas à les contenir. En outre, de telles réflexions font que les dialogues sont très rares dans le texte ce qui a pour effet de rendre le récit très lent et ennuyeux. Ajoutant à cela que l’histoire tarde à commencer, et les détails inutiles abondent. La voix narratrice qui semble par moment omnisciente étouffe la voix du personnage. On a du mal à savoir qui parle, c’est une dystopie Orwellienne racontée dans un style Fontainien—c’est sans doute pour cela que la plupart des articles consacrés à cet œuvre ont du mal à la désigner : roman, fable, conte… La façon de raconter rend toute identification avec le protagoniste impossible, et le suspens presque absent. Les points d’exclamations des passages en italiques montrent la surprise chez le protagoniste, mais ne suscite rien chez le lecteur. En somme, l’auteur aurait mieux fait d’écrire un essai pour exposer ses idées.

La question du comment et du pourquoi :

Sansal, tout en reprenant plusieurs épisodes de 1984 de George Orwell, laisse de côté un épisode des plus important. Il s’agit de la question que pose le protagoniste de 1984 Winston Smith: « Je comprends comment, je ne comprends pas pourquoi ». Cette question incontournable se trouve au cœur de 1984 : Pourquoi ce désir du pouvoir à l'état brute (naked power) alors que la domination de l'homme par l'homme a cessé d'être nécessaire ? C’est le reproche que fait Orwell dans un essai au livre de James Burnham "Managerial Revolution". Pourquoi cette soif démesurée du pouvoir, pourquoi l’esclavage de l’homme par l’homme alors que les conditions matérielles de la démocratie sont historiquement réunies ? En d’autre termes, pourquoi la dystopie quand l’Europe était plus que jamais proche de l’utopie ? Le pourquoi est évidemment difficile à aborder, c’est le thème de la fameuse lettre d’Einstein à Freud « Pourquoi la Guerre ? ». Orwell laisse cette question sans réponse directe, mais cela ne veut point dire qu’il n’a pas tenté d’y répondre, il faut lire entre les lignes.

C’est à de telles questions qu’Orwell et d’autres écrivains tels que Zamiatine ou Aldous Huxley ont tenté d’apporter la ou les réponses. Leur dystopies fonctionnent à la fois comme une exagération des maux et des contradictions de leurs sociétés et un avertissement d’un futur qui pouvait être pire. Il est possible de retracer la crainte du totalitarisme jusqu’au XIXe siècle chez le visionnaire Dostoïevski avec son fameux chapitre « Le Grand Inquisiteur » dans son roman Les Frères Karamazov (1880)ou dans Les Carnets du sous-sol (1864) et dont Orwell reprend la célèbre formule 2+2=5, nous mettant ainsi en garde contre une rationalisation et une mécanisation excessive de la société aux dépens de la liberté des individus.

2084 déborde de questions : quelle est la différence entre le bien et le mal ? Quel lien entre langue et religion ? Mais le pourquoi n’est jamais abordé. Il est interdit de le poser en Abistan, le monde fictif de 2084, mais décidément l’auteur se l’est interdit aussi. On aurait souhaité trouver le pourquoi parmi ses questions. On aimerait bien par exemple savoir d’où vient ce monstre ? Est-il vraiment sorti uniquement du ventre de l'Islam et des musulmans ? De quoi cette machine meurtrière, jusque-là inconnu dans le monde musulman, se nourrit-elle au juste, quel est son carburant? Ce monstre peut-il avoir une voix tout comme celle du montre de Frankenstein de Mary Shelly, ou peut-être Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, ou vu le choix, O’Brien d’Orwell, ne serait-ce que pour l’identifier, lui donner un visage ? Qu’en est-il de l’occident tant glorifié dans ce roman, de son capital impitoyable, où est ce qu’il se situe exactement au milieu de tout cela ? Ce n’est sans doute pas forcément la tâche de l’écrivain d’apporter les réponses à ces questions, mais le sujet et le genre choisis les imposent. Le seul écrivain algérien qui me vient à l’esprit et qui a tenté de disséquer le terrorisme est Yasmina Khadra comme dans A quoi rêvent les loups ou Les Sirènes de Baghdad. La question du pourquoi nous mène à une autre question, celle du mal.

La question du mal :

A la fin de l’histoire il est dit que la dictature régnante en Abistan est une dictature islamiste d’inspiration Orwellienne. L’Abistan a fini par faire tomber l’empire de Big Brother pour reprendre ensuite  sa doctrine, notamment le novlangue. Au fond, on peut dire que l’auteur semble incapable de concevoir le mal qui ronge le monde musulman en dehors de la conception occidental de ceci. Les totalitarismes qu’a connu l’Europe sont le résultat d’une histoire bien particulière propre à l’Occident. Les penseurs occidentaux retracent ses origines plus loin dans l’histoire : l’avènement de l’état nation et la montée du nationalisme, le déclin des croyances religieuses, le racisme, l’expansion impériale…En somme, ils analysent ce mal dans son contexte historique. L’œuvre d’Orwell se situe dans ce tableau. Il retrace le totalitarisme jusqu’à l’Inquisition dans 1984. Je ne dis pas qu’Orwell ne nous apprend rien sur ce totalitarisme religieux, bien au contraire. Sauf que le monde musulman a une autre histoire, et une autre genèse, voire une pensée particulière qui évolue dans sa sphère propre et qu’il faudrait saisir indépendamment afin d’y voir les contradictions. Et comme Alain Finkielkraut se plaît à le dire, le présent c’est ce qui ne s’est jamais présenté jusque-là. En outre, on n’est pas obligé de parler de l’universel pour atteindre l’universalité, l’universel est souvent atteint à travers le particulier. Bref, dans 2084, nous sommes en quelque sorte prit dans le cauchemar de l’Autre.

A la fin, il convient de dire que la langue sur laquelle l’auteur insiste est en effet un moyen extrêmement subtil de manipulation et de propagande. Mais il me semble peu probable que ce soit le point fort des Islamistes. La comparaison entre islamisme et nazisme est exagérée, elle ne fait que dévoyer l'analyse du terrorisme islamiste, fascisme et un mot plus approprié, même s'il reste un mot vague et "fuzzy" selon Eco  ? Des mots tels que nazisme, fascisme, totalitarisme, etc., disait Orwell, ont désormais perdu toute signification et désigne simplement « quelque chose d’indésirable ». Dans son essai La Politique et la Langue Anglaise il dit : « Si vous ne savez pas ce qu’est le fascisme, comment pouvez-vous le combattre ? »[2] Il suffit de changer le mot fascisme par islamisme, c’est le premier pas pour le combattre.

 

Bibliographie :

  1. King Stephen, Ecriture : mémoires d’un métier, 2003.
  2. Orwell George, La Politique et la Langue Anglaise, 1946, Web. 1 Octobre, 2015.
  3. Sensal Boualem, 2084 : La Fin du Monde, Gallimard, 2015.

 

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