La société de demain se construit dans l’école d’aujourd’hui

À l’approche de l’élection présidentielle, il est nécessaire d’observer ce qui apparaît des différentes annonces faites par les candidats pour un projet pour l’école.

L’étude des projets doit permettre de distinguer ce qui semble construit, cohérent de ce qui relève de propositions « choc », souvent clivantes et court-termistes, qui électrisent le débat sans porter de véritable vision à long terme. L’enjeu dépasse pourtant le prochain quinquennat. Ces décisions auront un impact sur les générations à venir et influeront sur ce que nous souhaitons pour la société de demain. Observateurs du climat scolaire, les Autonomes de Solidarité Laïques doivent interroger les propositions.


Les Autonomes de Solidarité Laïques : apaiser, former et observer

Nées aux côtés de l'école de la République, les Autonome de Solidarité Laïques (ASL) et leur Fédération (FAS) agissent depuis plus d'un siècle pour protéger les personnels de l’éducation et prévenir les risques de leurs métiers.
Les ASL contribuent ainsi, au service de leurs 480 000 adhérents et bien au-delà au service de l’école toute entière,  à apaiser les tensions dans les établissements, en apportant leur expertise et leur savoir-faire dans les conflits naissants, en formant les personnels de l’éducation à une meilleure connaissance du droit qui encadre l’acte d’éducation et en les sensibilisant aux risques spécifiques de leur métier.
A travers les 8 à 10 000 situations de dysfonctionnements relationnels ou de conflits qu’elles suivent chaque année, les ASL sont un observatoire de l’évolution du climat dans les établissements scolaires par la publication d’un baromètre annuel réalisé depuis 2009.
Si notre militantisme ne nous conduit pas à soutenir tel ou tel candidat, il nous oblige néanmoins à quelques observations et recommandations.

L’école , cible privilégiée des « déclinistes »

L’école serait en faillite, aurait rompu avec toute forme de réussite, serait aussi toujours et partout un espace de violence totalement incontrôlé par des enseignants devenus incompétents et des encadrants hors des réalités, incapables de gérer leurs établissements.
De les déclamer ainsi et très fort ne fait en rien de ces propos une réalité mais il ne faut cependant pas sous-estimer leur capacité à épuiser et à décourager les forces vives qui chaque jour sont à l’œuvre pour porter vers le haut chaque enfant de ce pays dans un contexte social pourtant très difficile.

L’école transforme la société quand elle est inclusive

Depuis 40 ans, grâce au travail remarquable de ses enseignants, l’école s’est transformée et a transformé fondamentalement notre pays. Notre école est celle des réussites. Elle scolarise la quasi-totalité des enfants de ce pays. Il faut le rappeler à ceux qui passent leur temps à la dénigrer. 
Mais nous savons aussi que le point insupportable reste le poids de l’origine sociale sur la scolarité des élèves. L’école n’est certes pas responsable des inégalités sociales, la fracture scolaire est aussi la conséquence d’une réelle fracture sociale. Mais l’école peut et doit contribuer à lutter contre les inégalités.

On ne peut vouloir à la fois affaiblir le service public d’éducation et faire progresser l’école. C’est pourquoi, nous faisons nôtres les propositions de l’Inspecteur Général Jean Paul Delahaye lorsqu’il affirme la nécessité de rendre notre école plus juste « en aidant par des actions sociales et de santé les élèves pauvres à entrer plus sereinement dans les apprentissages et en refondant l’école pour un système éducatif plus inclusif, mobilisé pour la réussite de tous et non seulement pour trier et sélectionner ».  

Les propositions politiques qui n’apportent aucune réponse volontariste pour la réussite de tous mais qui visent seulement à séparer, à trier les enfants dès l’âge de 12 ans pour certaines d’entre elles, vont à l’encontre des valeurs républicaines et du principe selon lequel « tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser » (loi d’orientation de 2013). Une école qui sépare ne pourra jamais créer une société qui rassemble !

De même, comment entendre que l’école pourrait ne pas accepter, ne pas supporter la reconnaissance des cultures d’origine : il y aurait des enfants sans passé, sans origine, modelés selon un standard unique, décidé une fois pour toute. Mais pour bâtir quelle France ?  Le principe de laïcité ne vise pas à l’uniformisation des esprits ou des attitudes, mais permet de vivre ensemble avec nos différences, nos histoires personnelles, nos convictions. L’école ne peut avoir d’autres fondements que ceux de notre République.

L’école, la formation et l’apaisement du climat scolaire

L’école n’est pas seulement le reflet de la société, elle est dans la société, inscrite dans la ville, dans le quartier. Ses acteurs sont les acteurs de la société civile, ils ne sont pas « autres » quand ils sont dans l’école. L’école  subit comme d’autres institutions  les difficultés, les inquiétudes, les dérives que nous observons ailleurs ou qui lui viennent de l’extérieur. Au regard des dossiers que nous traitons partout en France, nous observons des faits de violence sur des enseignants ou des élèves. Ils sont bien réels mais ne peuvent être généralisés car ne reflètent pas le quotidien des écoles de France. 
Ce quotidien se traduit davantage dans la perte des repères et la démultiplication des incivilités que dans les violences extrêmes. Mais s’il n’y avait qu’une seule agression physique, elle serait de trop et la pire des attitudes serait de ne pas vouloir la reconnaître au nom d’un angélisme coupable. Mais il est tout aussi coupable de laisser croire que l’école n’est faite que cette peur permanente qui serait partagée par les élèves, les enseignants ou les parents.

Parler de ces sujets, pour souvent s’en servir à d’autres fins que la volonté d’une école de la réussite, ne suffit pas. Il faut agir pour apaiser le climat dans les établissements. Par la formation d’abord, disciplinaire certes, mais aussi et cela est essentiel, à l’acte professionnel. 
De même, l’autorité à l’école ne se gagnera pas par un discours fantasmé sur le retour des blouses, mais par la reconnaissance de l’enseignant pour ses savoirs et ses pratiques solidement acquises et développées tout au long de sa carrière.

Une politique publique qui a fait de la formation des maîtres ou qui en ferait à nouveau un accessoire, une variable pour des ajustements économiques serait une politique cynique à l’encontre de l’école et de ce qu’elle appelle en moyens et en reconnaissance.  

Une école de la réussite pour tous nécessite la continuité des politiques scolaires

Au rythme des alternances, le risque de rupture est grand alors qu’il est impératif de favoriser la continuité des réformes éducatives.
S’il est nécessaire de donner davantage à ceux qui ont le moins en augmentant les moyens dans les zones scolaires les plus en difficulté, il faut que cette proposition soit en cohérence avec d’autres. Nous ne pouvons que nous inquiéter du sort qui sera réservé à la réforme de l’organisation de la semaine scolaire si celle-ci est abrogée comme le proposent certains.

Quelles que soient les difficultés de mise en place, l’organisation de la semaine scolaire est un enjeu social et politique. La semaine concentrée sur 4 jours est génératrice de fatigue et de tensions, mais plus grave, elle est une atteinte directe aux plus faibles qui ne trouveront pas les moyens économiques de compenser ce que l’école ne leur donnera plus alors que les plus aisés pourront toujours accéder aux cours particuliers ou aux activités culturelles de compensation

Nous appelons à la cohérence et à la continuité d’une politique d’éducation qui vise  l’égalité des droits entre les enfants de ce pays.

Ces prochaines semaines, et au-delà du chaos qui marque la campagne, nous appelons à ce que l’école soit une priorité dans les débats, un enjeu national.

Pour nombre de familles, l’école demeure le dernier rempart qui protège l’enfant pour qu’il puisse progresser et s’intégrer dans la société de demain. Une société tolérante, ouverte et apaisée.

 

Roger CRUCQ
Président de la Fédération des Autonomes de Solidarité

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.