Persona non grata

Ce texte, illustré par des exemples et des retours d'expériences, met en avant différentes formes d'exclusion.

Vivre, à un moment donné ou un autre de sa vie, un sentiment d'exclusion, dû à ses origines, à son milieu social ou à d'autres facteurs, arrive à beaucoup de monde.
Pour autant, pas question de se poser en victime ou de faire pleurer dans les chaumières, loin de là.

L'objectif de ce texte est simple : raconter, par des exemples factuels, quelles sont les formes de l'exclusion et comment elle se manifeste.
Elle peut-être imposée de la même manière et perçue différemment d'un individu à un autre.

Laissez-moi vous raconter ici les trois formes d'exclusion, qui au court de ma vie, m'ont le plus marqué.

1- L'exclusion en milieu scolaire

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L'école, ce doux sanctuaire. Ce lieu fabuleux qui n'a que pour seul objectif l'apprentissage.
Éveiller sa conscience, travailler sa réflexion, confronter ses idées à celles des autres.
La motivation principale est la même pour (presque) tous : apprendre, passer d'une classe à l'autre et obtenir les diplômes tant convoités, sésames indispensables au marché de l'emploi. Et pourtant.
Les obstacles qu'on pourrait s'imaginer vivre uniquement à l'âge adulte, une fois sur le marché du travail, s'opposeront à certains d'entre nous, presque naturellement.
L'école ne nous protège pas mais elle participe à notre construction.


Je me souviens encore très bien de ce jour, où, en plein cours d'histoire géographie, mes copines de classe et moi essuyons une remarque humiliante sortie tout droit de la bouche de notre professeure.
Cette femme, d'une cinquantaine d'années à l'époque, dont le rôle est d'enseigner et de maintenir le calme dans sa classe, n'a certainement, à l'heure actuelle, aucun souvenir de ce jour, ni aucune idée de l'impact que ses mots ont eu. Pourtant moi, bien des années plus tard, je me souviens.


Mes trois amies et moi sommes assises au fond de la classe à une table de quatre. Nous sommes en classe de première et l'année scolaire débute à peine. On s'installe naturellement ensemble à cette table car on se connaît déjà, on a grandi ensemble dans le même quartier. Pour l'instant les autres élèves nous sont inconnus. On est tous en phase de découverte. Chacun d'entre nous est le petit nouveau d'un autre.
À un moment du cours nous échangeons brièvement quelques mots entre nous. Il n'en suffira pas plus pour que notre professeure, visiblement agacée, nous lance avec dédain et mépris « et dites donc, elles ont pas fini de jacasser les beurettes du fond ?! ».


Beurettes. Le mot est lancé. Toute la classe se tourne alors vers nous. Nous, face à la surprise du mot utilisé pour nous définir on ne réagit pas.
Moi, j'ai honte. Les regards sont pesants et j'ai l'impression d'être jugée. C'est comme si on vous clouait au pilori et que la foule vous pointait du doigt. Il ne manquerait plus que le fameux « ha ha » de Nelson Muntz, personnage emblématique des Simpsons pour ajouter une touche de moquerie à la scène.
Je suis déçue par ce professeur et ressens aussitôt la différence qu'elle établi entre nous quatre et les autres élèves. C'est comme si je n'étais pas à ma place, comme si elle supportait ma présence mais que je ne devrais pas être ici. Mes copines et moi, qui avons pourtant le verbe haut et la parole facile, perdons toute répartie. Aucune ne réagit.


À l'époque le terme « beurette » a une signification bien différente de celle d'aujourd'hui. Dans les années 90 une beurette est une fille originaire du Maghreb, ni plus ni moins.
Elle est née en France mais ses parents viennent d'ailleurs, ce qui peut suffire à l'ostraciser, à lui refuser le statut de française.
Aujourd'hui c'est bien pire. Utiliser ce terme pour décrire quelqu'un renvoie à une fille vulgaire, dévergondée, facile. La fameuse beurette à chicha. Celle que personne ne veux avoir comme soeur. Celle qui veut être plus française que la française de souche. Celle qui fume, boit et fréquente les boîtes de nuit. La connotation est désormais claire et le sens bien établi.
De nos jours, gare à celui ou celle qui utilisera ce mot pour décrire une maghrébine.


À la fin du cours, ce même professeur attendra qu'on commence à quitter la salle pour demander aux trois lèche-bottes du premier rang, bien distinctement à mon passage et en me regardant droit dans les yeux tout en posant la question « mais elles veulent pas s'intégrer ces beurettes ? Elles restent tout le temps entre elles ? C'est fou ! ». Question à laquelle les trois « camarades » répondront la bouche en coeur que non, on ne fait aucun effort d'intégration, on traîne tout le temps ensemble et on ne se mélange pas aux autres.
Foutaises. Et pourtant, encore une fois je ne réagis pas. Je leur montre que j'ai tout entendu et sors tête baissée avec une multitude de questions en tête.
Pourquoi choisir de penser qu'on reste ensemble uniquement parce qu'on a les mêmes origines ?
Pourquoi imaginer qu'on refuserait de se mélanger aux autres ?
D'où proviennent tous ces raccourcis, toutes ces certitudes ?
Ce sont nos affinités qui nous rassemblent. Comme n'importe quel être humain nous nous associons les uns aux autres par affinité. Nous avons grandi ensemble, pour la plupart on se connaît depuis la maternelle, il n'est donc pas inconcevable de penser qu'on préfère, en ce début d'année scolaire où on ne connaît personne, rester dans notre zone de confort, entourées de visages connus et rassurants et d'amies qu'on a déjà la chance d'avoir.


Depuis, les débats autour de l'intégration me révulsent. Il y a pourtant tant à dire sur ce sujet mais personne pour écouter, plutôt pour entendre. Il serait pourtant grand temps de donner la parole à ceux qui ne la prennent jamais.


L'année se passera bien néanmoins et le temps leur montrera qu'elles ont eu tort de nous juger si vite. Comme n'importe quel autre élève on nouera des liens et des amitiés avec la majorité de nos camarades de classe. Il fallait simplement du temps. Parce qu'apprendre à se connaître les uns les autres nécessitera toujours de prendre du temps.


Avec le recul je m'en suis voulu de mon silence. J'ai laissé passer des choses que je n'aurais jamais dû laisser passer et pourtant les exemples d'exclusion au sein de l'école de la république sont légion.


Comprendre et faire comprendre aux personnes qui détiennent une autorité face à un public que les mots ont un sens, qu'ils peuvent vous marquer au fer rouge toute votre vie, qu'ils abîment votre cuir et qu'ils participent à votre construction personnelle, est plus que nécessaire.


Les choses, de ce côté là, ne s'amélioreront pas après le lycée. Je me souviens encore de cette autre professeure de gestion et commerce qui demandera à ma camarade de classe, d'origine marocaine, comment est-ce qu'on étiquette les produits dans « son pays ». Un uppercut en pleine face, une manière volontaire ou maladroite de la renvoyer à ses origines, de lui signifier qu'à ses yeux, cette élève n'est pas chez elle.
Le fossé se creuse. Le sentiment de non-appartenance se nourrit de ce type de paroles et grossit doucement, insidieusement, sans éveiller de soupçons.
Cette élève, qui comme moi, ne connaît pas d'autres pays que la France.
Parce que passer ses étés au « bled » ne suffit pas pour faire de vous un étranger dans le pays qui vous a vu naître.
Et pourtant l'histoire m'apprendra que même dans mon pays d'origine, celui dans lequel mes parents sont nés, je vivrai un sentiment d'exclusion. Plus indirect, plus pernicieux mais tout aussi violent.


2- L'exclusion au sein de sa propre communauté

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Chaque été, comme presque tous les enfants d'immigrés, nous rejoignons « le bled ». Toute l'année nous attendons ce moment avec une hâte non dissimulée. On est heureux car on sait qu'on va y retrouver la famille et surtout les cousines avec qui on fera, comme chaque été et dans le dos de nos parents bien sûr, les 400 coups. On sait qu'on va passer notre temps à la mer, à la piscine, à sortir et s'amuser. Les vacances quoi ! Oui, mais. Parce que dans ce genre d'histoire il y a toujours un mais...


Ces étés passés au bled étaient toujours riches de rencontres, de bons délires et de nouvelles expériences.
J'ai beaucoup voyagé depuis que j'ai atteint l'âge adulte et pourtant les vacances dont je garde le meilleur souvenir sont celles passées au bled.


On a déjà beaucoup entendu le fameux « ici je ne suis pas chez moi et là-bas non plus ».
Discours totalement éculé et pourtant toujours d'actualité.
Difficile à comprendre pour ceux qui ne le vivent pas mais c'est pourtant bien vrai. Quand en France beaucoup pourraient encore nous considérer, nous français d'origine étrangère, comme étrangers, d'autres, dans nos pays d'origine nous considèrent de la même manière.
Étranger partout. Drôle de sentiment.
Certains d'ailleurs ne se font pas prier pour nous le faire savoir. De quoi alimenter une schizophrénie naissante.


Je me souviens de ce jour d'été où je me baladais dans un souk avec mes soeurs et mes cousines.
Nous essayons, mes soeurs et moi, de toujours parler en arabe avec les cousines, d'abord pour pratiquer la langue et ne jamais l'oublier, et ensuite pour nous fondre dans la masse.
Ceci dit, avec mes soeurs, nous ne communiquons entre nous qu'en français.
Quelques mots de français m'échappent alors que je m'adresse à ma grande soeur et une de mes cousines. Un homme m'entend et crie (en arabe) presque à mes oreilles « tfou, ces putains d'immigrés sont de retour ! On va encore devoir se farcir ces connards tout l'été ».
Encore une fois le choc me clouera le bec. Moi qui n'ai jamais eu peur de l'ouvrir et d'aller à la confrontation, je reste une fois de plus impassible.
Mes cousines ont tout entendu mais me demandent de ne pas y prêter attention. Comment ne pas y prêter attention ? Comment leur expliquer que cet homme, que je ne connais pas, qui m'a choisi comme réceptacle pour déverser toute sa haine contre ceux qu'il appelle « les immigrés », réveille en moi un nouveau sentiment d'exclusion ? Comment leur demander de comprendre qu'il est difficile pour une ado en pleine construction personnelle de se sentir étrangère dans son pays natal mais aussi dans son pays d'origine ? Comment expliquer ça sans adopter une position victimaire, sans passer pour le pleurnichard de service, celui qui ne devrait pas se plaindre mais le fait quand même ? Hein, comment ?
Je n'ai pas les réponses alors je renonce à poser les questions.


Durant le même été, sur la plage cette fois, j'entends un groupe de garçons qui ne supportent visiblement pas notre présence nous insulter gratuitement. Ils expliqueront très naturellement qu'ils ne nous aiment pas, qu'on n'est pas les bienvenus, qu'ils détestent nos attitudes et notre capacité à se la raconter avec nos belles fringues, nos voitures et notre argent. Sauf que nous ne sommes que des adolescentes, et qu'on n'a encore rien de tout ça. Ils mélangent tout, font comme beaucoup d'autres et nous mettent simplement tous dans le même panier. C'est toujours plus facile, ça évite d'avoir à raisonner. Tenter un dialogue avec eux n'aurait fait que confirmer la vacuité de leur esprit et par conséquent l'inanité de mes efforts à provoquer une nouvelle réflexion de leur part.
Je mets donc leur inimité sur le compte de l'envie et de la jalousie. Je sais qu'au fond d'eux ils auraient juste aimé être à notre place et grandir en Europe.


Cet épisode aussi me marquera et provoquera en moi la volonté d'être la plus discrète possible dans ce pays que j'aime mais qui semble ne pas être le mien.


3- L'exclusion en milieu intrafamilial

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On pense souvent que le giron familial nous protège, qu'on y ait en sécurité.
Et pourtant, ces mêmes étés, au bled, j'étais le témoin des mêmes scènes, celles qui nourrirons une nouvelle fois en moi le sentiment de ne pas trouver ma place, d'être de trop.


Je me souviens encore très bien, quand plus jeune, j'observais le comportement de mes grands-mères avec mes cousins et cousines, leurs autres petits-enfants. Je me remémore aisément cette affection et cette complicité qui les liaient. Je me souviens aussi très bien de ce sentiment de jalousie que je ressentais bien malgré moi quand je les voyais si proches les uns des autres.
Évidemment la distance géographique ne nous permettait pas de tisser les mêmes liens. Se voir une fois par an n'était pas suffisant pour rivaliser avec les cousins. C'était comme se disputer leur amour, leur affection. Un combat vain et perdu d'avance, ça j'en étais consciente. Alors je restais là, toujours impassible, observant mes grands-mères qui dégoulinaient d'amour pour mes cousins et cousines et qui pourtant, je pense nous aimaient aussi mes frères et soeurs et moi, mais différemment, avec de la distance et avec plus de pudeur, simplement parce qu'on se connaissait moins. Je voyais que les interactions n'étaient pas les mêmes, leur manière d'être, de se comporter avec eux et avec nous étaient différentes. Elles nous traitaient un peu comme des « enfants rois » et étaient beaucoup plus directs et naturelles avec les autres. Ça me faisait mal quelque part, mais je ne disais rien. Au fond je voulais juste être traitée comme les autres.


Aussi je voyais bien que mes relations étaient différentes avec chacun de mes oncles et chacune de mes tantes en comparaison avec leurs neveux et nièces vivant sur place, et là encore j'en étais triste.
Je me sentais une nouvelle fois exclue, mais du schéma familial cette fois-ci. Je gardais ça pour moi, enfouie quelque part, alourdissant mon fardeau personnel. C'était un peu comme se sentir seule au beau milieu d'une foule. Physiquement présente mais presque invisible aux autres.


Je me disais, comme pour me rassurer, qu'après tout j'avais de la chance d'être née en France, d'y grandir et que ma vie serait certainement plus facile et plus douce que la leur. Je me disais aussi que de toute façon on ne pouvait pas tout avoir, que c'était comme ça, c'était la vie.
« C'est la vie », c'est souvent ce qu'on dit pour clôturer une discussion, comme si on renonçait à trouver une vraie raison, un vrai sens à une situation qui nous blesse.

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La conclusion est difficile à écrire.
Ce texte décrit des situations d'exclusion mais n'est ni une complainte ni un pamphlet contre qui ou quoi que ce soit. Il est juste le résultat d'une longue introspection.
Beaucoup comprendront immédiatement ce dont je parle et peut-être même que certains s'y reconnaîtront.
Quand on est Français d'origine étrangère on comprend très tôt qu'on aura constamment le cul entre deux chaises. Il n'y a pas d'affaire de choix. Ce serait ridicule et inapproprié d'avoir à choisir entre son coeur et ses racines.


Ce que je retiens néanmoins c'est que les mots devraient être utilisés avec minutie, comme s'ils étaient rares, épuisables.
Ceux qui représentent une forme d'autorité, les professeurs, les grands-parents, peu importe, se doivent d'entourer les jeunes de leur bienveillance. Rappelons que chacun d'entre nous se construit à partir de ce qu'il a vécu. Le chemin n'est pas tout tracé pour autant. Avoir été exclu ou malmené ne donne pas le droit de reproduire le schéma, au contraire.
Pour preuve, mes trois copines de lycée et moi s'en sortons bien. On a toutes évoluées et avancées dans nos vies respectives sans jamais se poser en victimes, sans jamais plus baisser la tête non plus.


Moi j'ai pris le parti de vivre quelque temps loin de mes deux pays. Je considère que je n'appartiens à rien, à personne. Il est tout à fait possible d'avoir un pays de naissance, un pays d'origine et un pays d'adoption. Il est possible de les aimer autant, mais pour des raisons différentes.
Je suis parti, certainement pour mieux revenir. Le temps me le dira.


La seule chose qui compte finalement c'est de se sentir à sa place quelque part, n'en déplaise à certains.


Même si je m'en suis longtemps voulu d'avoir été mutique face à certains propos, je me rends désormais compte que donner de l'importance à ces faquins auraient représenté une perte de temps et d'énergie.
Aujourd'hui je préfère me répéter cette phrase de Chateaubriand qui, plus que jamais, fait sens : 

« Soyez économe de votre mépris, il y a beaucoup de nécessiteux ».


Fatine El Asri

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