En ovationnant Christophe Girard, l'élite refuse d'affronter l'affaire Matzneff

Suite à la mobilisation de deux Conseillères de Paris, Alice Coffin et Raphaëlle Remy-Leleu, Christophe Girard a démissionné de son poste d'adjoint à la culture. Ce dernier était cité dans l'excellente enquête du New-York Times : « Un écrivain pédophile, et l’élite française, sur le banc des accusés » (11 février 2020).

À travers le rassemblement des militantes féministes ce jeudi 23 juillet devant l’hôtel de ville pour obtenir la démission de l’adjoint à la culture Christophe Girard, nous exigions surtout la compréhension de tous les mécanismes qui ont servi à protéger, à financer, à rassurer et à cautionner les actes pédocriminels de Gabriel Matzneff.

Nous voulions que chaque personne qui a joué un rôle, quel qu’il soit, passible de poursuites ou pas, fasse l’effort moral simple de dire que sa place, ses actes, sa passivité ou son silence, ont rendu possible le calvaire de Vanessa Springora et de bien d’autres victimes de l'écrivain, au mépris des lois protégeant les mineur-es.

NON, Christophe Girard ne peut pas juste dire qu’il a aidé Gabriel Matzneff en lui assurant un toit pendant deux ans, mais qu'il ignorait qui il était et ce qu'il y faisait, quand cela faisait 30 ans que sa pédocriminalité était connue et parfois dénoncée, quand tout était dans ses livres dès le titre ou la quatrième de couverture, que Matzneff parlait des viols d'enfants, expliquait son système de prédation et allait sur les plateaux télés dire qu'il "aimait les enfants".

Christophe Girard a donc quitté ses fonctions sous les ovations du Conseil de Paris et avec l'hommage affectueux d'Anne Hidalgo. Quelle déception de voir la gauche parisienne se lever et applaudir frénétiquement pour assourdir tout cela au sein du Conseil de Paris, comme pour empêcher tous ces rouages humains et institutionnels complices de caractériser leurs actes, leur impact, leur place, au lieu de hurler au néoféminisme et au fait qu’il n’est de toute manière pas mis en examen... Pas même un examen de conscience ?

Il va pourtant bien falloir reconnaître, dans tous les sens du terme, tout ce système culturel, de réseau, d’entraide, de fraternité qui a protégé l'ami Matzneff pour qu’il puisse continuer à briser la vie des enfants durant des décennies, sous perfusion de prix, de financements, de gentillesse, de sourires, de récompenses et de discours rassurants. Car oui, c’est aussi tout cela qui lui a permis de tenir. Le fait que cette intelligentsia raffinée partageait ses soirées mondaines avec lui, lui offrait des facilités, déboursait des milliers d'euros pour le loger, le nourrir, le blanchir, l'a évidemment conforté dans les violences pédocriminelles auxquelles il se livrait, sans jamais s'en cacher. Oui, c’est plus facile de violer des enfants quand le lendemain on est reçu dans tel grand bureau, telle cérémonie organisée pour lui décerner un prix, avec des personnes hauts placées qui vous tapent dans le dos, vous donnent une enveloppe et vous disent « On vous aime M. Matzneff » !

Car si on ne fait pas TOUT ce travail, si on se contente de conspuer (enfin) Gabriel Matzneff, alors tout #MeToo ne sert à rien : il y aurait juste de temps en temps, par effet d’aubaine, des salauds qui trouvent le moyen d’assurer leur impunité, de Hollywood au monde littéraire français, allez savoir comment, et on ne peut rien faire contre.

Christophe Girard a d'ailleurs démissionné en affirmant n'avoir « nullement envie de pourrir ma vie plus longtemps et de m'emmerder à me justifier en permanence pour quelque chose qui n’existe pas ». Avant lui, Anne Hidalgo avait affirmé que « pour moi, c'est un non-sujet ». Ainsi, ce serait sa vie à lui qui serait pourrie par les rassemblements féministes, non le vécu de dizaines d'enfants et d'adolescent-es qui aurait été impacté par sa participation à la protection matérielle et morale de Gabriel Matzneff, ce qui, selon ses mots "n'existe pas". Comment lutter contre les effets d'actes, mêmes minimes, une entremise en l’occurrence, des dîners qu'il reconnait avoir partagé avec lui... dont on anéantit l'existence ? Qui ne sont pas un sujet ?

Au contraire, Anne Hidalgo se retourne publiquement contre Alice coffin et Raphaëlle Remy-Leleu et se démène pour leur envoyer tous les signaux punitifs dont elle peut disposer, les écartant de sa majorité, saisissant la justice, histoire d’intimider tous les futurs courages qui voudront exiger à leur tour de relever les responsabilités de chacun. Voici Christophe Girard applaudi, et elles, répudiées et jetées en pâture sur les réseaux sociaux, couvertes d'insultes sexistes et lesbophobes par des célébrités du monde de la culture telles que Dominique Besnehard, et conspuées par bien des personnes ravies de pouvoir laver leur conscience et noyer parfois leurs compromissions dans la foule des cyberharceleurs. Un épisode de plus du blacklash anti-MeToo.

Pour ce qui est du fond, Christophe Girard côtoie Matzneff dès les années 80, est régulièrement évoqué dans ses livres, et « La Prunelle de mes yeux » consacré à sa victime Vanessa Springora lui est même dédié. Lui, dit ne l’avoir que « partiellement » lu (même pas la 4e de couverture, qui est on ne peut plus explicite ?)

Le 11 février 2020, Le New York Times le met en cause pour la prise en charge, au titre de ses responsabilités à la Fondation Yves St-Laurent, des frais de l'hôtel où Gabriel Matzneff était installé avec sa victime Vanessa Springora, ce que l'écrivain consigne dans « La Prunelle de mes yeux » et confirme au Times. Pour toute défense, Christophe Girard affirme avoir découvert, avec le livre « Le Consentement » de Vanessa Springora, que Matzneff entretenait des relations sexuelles avec elle, alors mineure de moins de 15 ans, dans cet hôtel... Décidément, il a lu « La prunelle de mes yeux » vraiment très partiellement. Ensuite Vincent Monadé, directeur du Centre national du livre, affirme que Christophe Girard aurait aussi octroyé une allocation annuelle à vie à Matzneff, ce que M. Girard conteste.

Il n’empêche que politiquement, Christophe Girard, alors adjoint à la culture à la mairie de Paris, a bien appelé à « séparer l'œuvre de l'auteur » au moment où la polémique a enflé en début d’année, alors même que cette œuvre en elle-même (pas seulement les agissements de Matzneff qui y raconte ses viols) fait ouvertement l’apologie de la pédocriminalité, ce pourquoi l’écrivain sera jugé en 2021. Et rien que cette prise de position publique aurait normalement justifié qu’il ne soit pas reconduit par la majorité de gauche et prétendument féministe à la mairie de Paris.

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