Les Racines du Mal 1- Quelles sont les causes des violences obstétricales?

Violence obstétricale, définition, causes, conséquences et solutions

 

Nous avons essayé lors du billet précedent de comprendre ce que sont les violences obstetricales (VO) [lire ici]. Il serait intéressant d’en connaitre les racines.

Pourquoi elles existent, ces violences ? Quelles sont les origines d'un tel traitement abusif et irrespectueux?

Ce billet se veut une tentative modeste pour essayer de comprendre les causes d’un tel phénomène.

Certains chercheurs[1] ont montré que, historiquement, le début de ce genre de traitement date de lorsque les hommes ont commencé à s'intéresser à l'obstétrique vers la moitié du 17 siècle et que cela s’est accentué particulièrement avec l’avènement “de la frénésie des inventions” du 19 eme siècle.

En effet, les hommes ont contribué au développement de l'industrialisation de la naissance, par le développement et l'invention de nouveaux instruments et dispositifs pour “améliorer” la grossesse et l'utilisation "excessive et intempestive" de substances qui accélèrent les accouchements.

Ces chercheurs pensent également que le facteur le plus important qui a contribué au développement des violences obstétricales a été le transfert des accouchements de la maison à l'hôpital.

Et de nos jours, qu’est ce qui fait que “Partout dans le monde, de nombreuses femmes font l’expérience de traitements non respectueux et de mauvais traitements lors de l’accouchement en établissement de soins. (Alors que) Ce genre de traitement constitue non seulement une violation de leurs droits à des soins fondés sur le respect, mais il constitue aussi une menace à leurs droits à la vie, à la santé, à l’intégrité physique et à l’absence de discrimination.[2]

Par soucis de clarté, je vais décomposer les causes en:

  1. Causes institutionnelles ou systémiques
  2. Causes culturelles et sociales
  3. Et causes éducatives

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Vous comprenez bien que dans la réalité, toutes ces causes sont intriquées et non limitées à celles-là.

I.Violence Institutionnelle:

La violence institutionnelle peut avoir plusieurs sources.

Le modèle technochratique de l'accouchement, un concept présenté par Robbie Davis-Floyd[3] peut entre autres expliquer cette violence. En effet, cette approche technocratique conduit à la déshumanisation des soins de santé. Ce modèle repose sur 12 principes:

  1. Séparation corps-esprit
  2. Le corps comme machine
  3. Le patient comme objet
  4. Détachement du praticien du patient
  5. Diagnostic et traitement de l'extérieur vers l’intérieur
  6. Organisation hiérarchique
  7. Standardisation des soins.
  8. Autorité et responsabilité inhérente au praticien, pas au patient
  9. Surévaluation des sciences et de la technologie
  10. Un interventionnisme agressif mettant l'accent sur les résultats à court terme
  11. Considérer la mort comme défaite
  12. L'hégémonie ou la domination technologique avec un système motivé par le profit et une intolérance aux autres modalités de soins.

Les conséquences d'un tel modèle peuvent être que les hôpitaux fonctionnent avec une “mentalité d'usine”, où le bébé est un produit, où le corp féminin est perçu comme une machine, une machine défectueuse de surplus, puisqu'il nécessite une utilisation intensive de la technologie médicale pour pouvoir accoucher, où la femme est considérée comme un objet, ou même des fragments (un utérus, des ovaires ...) ou parfois simplement comme un chiffre sur un dossier.

Dans un tel modèle, toutes les femmes sont considérées semblables, elles reçoivent alors des soins semblables, standardisés, qui ne prennent pas en compte leurs particularités uniques.

Aussi, autre conséquence de cette approche technocratique qui préconise l’organisation hiérarchique et l’authorité du praticien, c’est l’infantilisation et l’infériorisation des femmes avec un “désequilibre” dans le savoir et par conséquent dans le pouvoir. Dans un tel modèle, les dérives peuvent facilement avoir lieu et les femmes perdre leur dignité, leur intimité et leur autonomie.

Cette violence institutionnelle peut provenir également des conditions de travail;

En effet, un système de santé surchargé[4] avec un manque dans le personnel de santé et un surpeuplement (surbooking) des services de maternité nous éloigne forcément d’un modèle humaniste de soins. Le personnel de santé se trouve submergé par la pénurie de main-d'œuvre, le manque d’équipements et d'approvisionnements essentiels, comme il peut etre aussi frustré par le manque d'opportunités promotionnelles.

Également, la peur de la responsabilité en matière de faute professionnelle[5] aboutit à une approche connue sous le nom de “médecine défensive”, une telle medecine met le médecin au centre et se préoccupe principalement de l'autoprotection du medecin contre la responsabilité en cas de résultats négatifs, plutôt que de donner la priorité aux besoins du patient.

Une telle violence se transmet également aux étudiants de la santé. En effet, ces étudiants sont confrontés, lors de leurs stages, aux mêmes conditions de stress au sein d’un système de formation abusif et de pressions hiérarchiques toxiques[4].

Parfois, le message transmis, implicitement, durant ces stages est que la violence obstétricale est banale, peut-etre même normale. L’exercer peut même être considérée comme un «rituel de passage[6]» pour enfin appartenir à l'équipe. Les étudiants sont “poussés” à se détacher petit à petit (et là on rejoint le quatrième principe du modèle technocratique) jusqu’à arriver à offrir les soins presqu’avec insensibilité[4].

N’oublions pas non plus qu'une minorité du personnel de la santé (en particulier des médecins) sont en déni des violences obstétricales, ils considèrent que les femmes dramatisent et exagèrent, et que le personnel de la santé est fait de «professionnels» qui «ne se fâchent pas»[7].

En somme, ce traitement déshumanisé résulte d’un système de soins de santé industrialisé, entraîné par la poursuite d'objectifs économiques et parfois par des incitations financières perverses pour les médecins, en particulier dans le secteur privé.

Le résultat est un système de santé guidé par le risque, le coût et la peur, un environnement de travail stressant et un personnel de la santé qui souffre de syndrome de stress post-traumatique secondaire[8] (“compassion fatigue”).

La violence institutionnelle est une grande composante des violences obstétricales. Nous allons voir dans le paragraphe qui suit les causes culturelles et sociales de ces violences.

 II. Causes culturelles et sociales:

 Nous évoluons dans des sociétés qui restent soutendues, malgré plusieurs acquis pour la femme, par un modèle patriarcal où la domination symbolique masculine est internalisée et la soumission symbolique féminine est perçue comme naturelle[9].

Dans de telles sociétés, on s'attend à ce que les femmes acceptent les ordres, les décisions et les procédures sans trop de discussions. Le personnel de la santé peut penser qu'il a le droit de “dominer” la volonté de la femme lors de l’accouchement.

Il en ressort que les violences obstétricales sont également soutendues par la violence genrée ou violences contre la femme.

En effet, les systèmes de croyances qui dévalorisent l'autonomie reproductive des femmes sont très répandus. Ils sont basés sur une variété d'idéologies religieuses et philosophiques des temps anciens et modernes pour justifier la subordination des femmes[10].

N’oublions pas non plus notre tendance à sacraliser le corps médical. Les femmes ont alors du mal à douter ou à critiquer ou à se plaindre de leur médecin “qui vient de leur sauver la vie, à elles et à leur bébé”.

Le corps féminin a généralement été représenté en termes négatifs dans la littérature (il est faible, inférieur, conçu pour la reproduction, un territoire à cartographier), il est différent du corps masculin qui est, lui, considéré comme la norme à partir de laquelle le corps féminin dévie[11].

Il arrive que cette violence basée sur le genre soit tellement enracinée dans des sociétés ou cultures que même les femmes la trouvent justifiée. Dans un article sur les traitements irrespectueux lors de l’accouchement au Nigéria, on peut lire "les femmes pensaient que les gifles étaient justifiées si elles avaient pour but d’obtenir un résultat positif et aider la femme à accoucher 7". C'est un exemple qui nous donne une idée de la profondeur et la complexité du problème.

Les Violences obstétricales sont également encore considérées comme tabou dans de nombreux pays. Les femmes reçoivent tellement de reproches et d’humiliations lors de l’accouchement qu’elles finissent par penser qu’elles sont incompétentes en tant que femmes et en tant que nouvelles mères et n'osent pas se plaindre. Ce qui contribue à rendre ce genre de violence inconnu du public. Et puisque les auteurs ne se sentent pas menacés, ils continuent sans voir le mal que çela peut engendrer et le cycle se poursuit.

III. Causes éducatives ou plutot le manque d’éducation:

C’est un facteur principal dans la perpétuation des violences obstétricales

  • Du coté des professionnels de la santé:

L’absence d’une formation sur des soins respectueux basés sur les droits des patients, et dans ce cas les droits des femmes en général et des femmes enceintes en particulier, destinée au personnel de la santé contribue grandement au maintien de ce cercle de violences[12].

Ainsi que le non apprentissage de techniques pour gérer le stress et s’adapter aux conditions difficiles de travail qui ne fait qu’aggraver la situation[4].

  • Du coté des femmes:

Deux tiers des 774 millions d'adultes analphabètes dans le monde sont des femmes[13].

Un faible niveau d'éducation générale ou également l’analphabetisme médical chez les femmes enceintes sont des facteurs de risque qui augmentent la probabilité que la femme subisse des violences.

De surplus, le manque d’éducation destinées aux femmes enceintes sur leurs droits en général et en matière de droits relatifs à la santé reproductive en particulier, participe à la perpétuation de ces violences, ainsi que l’absence d’éducation sur l’anatomie et le fonctionnement de leurs corps et l’absence d’une préparation à l’accouchement dans de nombreux pays.

Dans ce post, j’ai essayé de faire une petit tour d’horizons global sur les causes probables des violences obstétricales. Ce n’est évidemment pas une liste exhaustive et les causes peuvent varier d’un pays à l’autre.

Je fais personellement partie de l’Association Tunsienne pour l’Éducation Prénatale (ATEP)[ lien ici]. Cette association croit que chaque femme a le droit à un accouchement respecté et digne et essaie de s’interesser au coté éducatif de la problématique dans les pays en voie de developpement comme approche de prévention contre les violences obstétricales.

 Mais quelles sont donc les conséquences de telles violences? Je vais essayer de répondre à cette question dans le prochain billet.

 

[1] The past and the present of obstetric violence in Spain. Lola Ruiz-Berdún and Ibone Olza Fernandez

 [2] http://www.who.int/reproductivehealth/topics/maternal_perinatal/statement-childbirth/en/

[3] The Technocratic, Humanistic, and Holistic Paradigms of Childbirth by Robbie Davis-Floyd PhD

 [4] Obstetric Violence and Human Rights Lecture, RCOG World Congress 2014. Dr Amali Lokugamage

[5] Fear of malpractice liability and its role in clinical decision making by Hauser MJ Commons ML Bursztajn HJ Gutheil TG

[6] I can't take it anymore': Sights and awful sounds from the labour room of an Indian public hospital. by Sohini Chattopadhyay

[7] Mistreatment of women during childbirth in Abuja, Nigeria: a qualitative study on perceptions and experiences of women and healthcare providers. Bohren M. and al.

[8] A mixed methods study of secondary traumatic stress in labor and delivery nurses. Beck CT and Gable RK

 [9] La nouvelle presse masculine par BARDELOT Estelle - 2003 - Université Lumière Lyon 2

[10] Women's reproductive autonomy: medicalisation and beyond by L Purdy

[11] Embodying Gender by Alexandra Howson

[12] Farah Diaz-Tello (2016) Invisible wounds: obstetric violence in the United States, Reproductive Health Matters, 24:47, 56-64.

[13] Education des filles et des femmes – Statistiques 2014. Rapport de l’UNESCO: http://www.unesco.org/

 

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