Controverse

A propos du livre de Bruno Durieux : "Contre l'Ecologisme"

Bruno Durieux écrit, ici :

1/ « C'est en fait le capitalisme qui a fabriqué la bourgeoisie et non l'inverse. […] Le capitalisme est inhérent à la nature humaine. Il en est inséparable. »

2/ « Les impitoyables optimistes » que Jonas redoutait – j'en fais partie – ne croient pas, comme Pangloss, que tout est (et sera) pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ils disent simplement qu'il n'y a pas de limites naturelles et environnementales à ce que, demain, dix milliards d'humains vivent dans de bonnes conditions et que le sous-développement soit éradiqué. Ils soutiennent en outre que l'amélioration des conditions de vie, de l'éducation et de la santé modéreront naturellement la pression démographique – le phénomène est déjà à l'œuvre ; il facilitera et accélérera la protection de l'environnement. Les pays en développement, dans des délais beaucoup plus brefs que les pays développés, accéderont aux préoccupations écologiques et se battront à leur tour pour l'environnement. »

et ailleurs :

3/ « le défi sera, non pas celui de la stagnation de la science, mais celui de l'accélération des moyens qu'elle offre à l'humanité ; celui de leur régulation et de la maîtrise des questions éthiques qu'ils soulèvent. »

Et conclu :

4/ « Quelques mots aussi pour l'ami écologiste que je n'aurais pas convaincu ou que j'aurais atterré. [...] Cet ami peut contester les donnée qui fondent mon diagnostic de l'état du monde. C'est ce que font les écologistes activistes qui ne s'embarrassent guère de la vérité, ni ne se gênent avec le réel. Le déni de réalité est dans les gênes de toutes idéologie, l'écologisme y compris. […] Cet ami peut discuter aussi les capacités que je prête au capitalisme de marché, à la libre entreprise ainsi qu'à la croissance économique, pour réduire les dégradations environnementales passées et présentes. Les réalités objectives qui nous entourent devraient pourtant l'en convaincre. Mais, si cet ami rejette le capitalisme comme système, ainsi que ses conditions – la concurrence et le progrès technique -, s'il les considère contraires à son idéal social – il ne sera ni le premier ni le dernier dans ce cas - , le désaccord sera alors insurmontable. »

Sur sa critique détaillée de « l'écologisme » je suis d'accord avec Bruno Durieux. Je me propose simplement d'engager la controverse sur les quelques points qui me semble synthétiser le fond de sa pensée.

Sur le point 1 - il n'est pas, à mon sens, évident que le capitalisme serait « inhérent à la nature humaine » mais je n'en conclurais pas moins que son développement, tel que nous le connaissons aujourd'hui, était inévitable après la chute du communisme. Jean- Jacques Rousseau, dans son Discours sur l'origine et le fondement des inégalités parmi les hommes situe, en quelques sorte, le début du capitalisme, regrettable selon lui, en Angleterre lors de la pose des enclosures. Alors que Voltaire y a vu, bien au contraire, une avancée de l'esprit progressiste. Aujourd'hui Franz Olivier Giesbert ne cache pas son hostilité envers Rousseau … J'en conclus que le Capitalisme est une création culturelle de l'esprit humain qui a vu le jour quand son environnement historique lui a permis d'éclore. Et rien ne dit qu'il ne pourra pas muter dans une autre création culturelle de l'esprit humain adaptée à l'évolution de son nouvel environnement techno scientifique.

Sur le point 2 – Bruno Durieux est un impitoyable optimiste  parce qu'il croit à la pérennité du capitalisme tel qu'il existe aujourd'hui et à son efficience tout temps. Moi Je crois que le capitalisme d'aujourd'hui peut être menacé, encore un peu par l'histoire politique bien sûr, mais surtout, selon moi, par sa possible mutation dans le Transhumanisme.

Sur le point 3 - c'est sur ce point que porte l'essentiel de ma controverse. Je ne crois pas que les moyens que la science offre à l'humanité puissent être régulés et maîtrisés par l'éthique humaine actuelle.
Le capitalisme, si on doit bien sûr reconnaître qu'il a permis le développement des sciences et des techniques, s'est développé dans un monde de croyances d'abord religieuses puis, pendant un temps historique bien moindre, de croyances politiques. Ces deux types de croyances ont créer,  dans le corps social des pays économiquement développés en particulier, un bon sens commun, comme le dit Jean-Claude Michéa, qui a permis au capitalisme de fonctionner, encore aujourd'hui, sans trop de dégâts éthiques. Mai la loi du marché, en elle-même, ne portant aucune éthique et le bon sens commun ayant perdu son soubassement religieux ou politique - ou étant en passe de le perdre – on peut craindre que le désir d'enfant intelligent et aux yeux bleus finisse par rompre les amarres de l'éthique …

Jacques Julliard voit bien le danger, pour l'humanisme athée, du monde post-communisme d'aujourd'hui. Il écrit* :
« L'homme a toujours été un « animal dénaturé » ( Rousseau ) mais c'est aujourd'hui à travers le « transhumanisme », le statut même de l'espèce humaine qui est en cause. S'il est capable au moyen de manipulations génétiques de modifier sa nature, de la dénaturer, fût-ce pour l'amender, sur quoi reposera cette éminente dignité qui est censée le contraindre à se respecter lui-même, conformément à la morale kantienne ? Le christianisme a sa réponse : l'homme est un être respectable parce qu'il est fait à l'image de Dieu, c'est-à-dire de l'absolu. Mais le « drame de l'humaniste athée » comme disait le père de Lubac, demeure entier. Pourquoi faudrait-il respecter cette créature de transition ? […] Il y a chez certains (partisans du progrès) une fureur de la désaffiliation qui confine à la haine de soi. On le voit tous les jours à propos de cette question du sexe, que quelques activistes de la déshumanisation voudraient ramener à une question de genre, c'est-à-dire  d'un sexe entièrement construit par la société elle-même. Ce prométhéisme sans entraves ni horizon plonge chacun d'entre nous dans une angoisse métaphysique."

Sur le point 4 – l'ami écologiste que je suis rejette le capitalisme comme système, ainsi que ses conditions – la concurrence et le progrès technique -, parce que son emballement, que je crois aujourd'hui difficilement évitable, est contraire à mon idéal social et probablement même à celui de Bruno Durieux...

 

 

 

 

 

 

 

* Jacques Julliard, « Comment peut-on être conservateur ? « le Figaro 2 janvier 2017, p.16.

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