Comment fabriquer une contre-vérité scientifique

Le 28 Juin 2021, l'institut Pasteur a émis un article destiné à nourrir les nouvelles mesures liberticides édictées par le gouvernement. On montre ici comment un travail scientifique, qui ne manque ni d'intérêt ni de sérieux au départ, se transforme au gré des résumés, puis "résumés pour manager", et enfin via son relai dans la presse grand public à afficher des contre-vérités.

Comment fabriquer une contre-vérité scientifique ?

Le 28 Juin, l'Institut Pasteurpublie un article  intitulé Epidemiology and control of SARS-CoV-2 epidemics in partially vaccinated populations: a modeling study applied to France (Bosetti et al.). L'article ne semble pas avoir été publié à ce stade dans une revue scientifique avec comité de relecture. Comme de coutume il est précédé d'un résumé (en anglais) et le site de l'Institut Pasteur en publie aussi un résumé pour décideurs. 

 L'article décrit des calculs effectués en vue de prévoir une possible 4ème vague à l'automne en France en fonction notamment des taux de vaccinations dans les différents groupes d'âge de la population, mais aussi en fonction de la suppression ou non des gestes barrières et de la disponibilité des tests.

Jusque-là, rien d'anormal. Il est même heureux que les scientifiques de l'Institut Pasteur éclairent du mieux qu'ils peuvent les décisions politiques. Et les media s'en emparent de façon tout aussi légitime, mais en incriminant outrageusement les "non vaccinés".  Et Macron d'édicter des mesures attentatoires aux droits et libertés à faire frémir Orwell soi-même.

A remonter la chaîne de l'information depuis le discours présidentiel ou des éléments de langage de ses partisans jusqu'au travail scientifique, on s'aperçoit que certaines informations clef ont été bidonnées. Où cela? Un peu de patience, Favoniu a enquêté pour vous...

Tout commence par l'assertion suivante : Une personne non-vaccinée a 12 fois plus de risque de transmettre le SARS-CoV-2 qu’une personne vaccinée. Citée par plusieurs personnes dans les fils de Médiapart, elle est sourcée du Figaro du 30 Juin, citant à la fois Sud-Ouest et le résumé pour décideur de l'Institut Pasteur cité plus haut.

Ce dernier mentionne comme résultat de l'étude Les personnes non-vaccinées contribuent à la transmission de façon disproportionnée : une personne non-vaccinée a 12 fois plus de risque de transmettre le SARS-CoV-2 qu’une personne vaccinée. Curieusement, ce résumé ne possède pas de noms d'auteurs et comme je vois mal a priori comment on peut calculer ce chiffre sinon à le mettre en hypothèse de départ, je vais voir le lien vers l'article lui-même qui est donné en référence. Pas tout de suite, car le lien n'était pas disponible jusqu'à il y a peu.

L'article finalement est disponible (le battage médiatique bat son plein entre-temps pour recontextualiser). Il est en anglais et semble  offrir, pour autant que je puisse en juger1, toutes les garanties du sérieux scientifique.

Le résumé stipule Unvaccinated individuals contribute 12 times more to transmission than vaccinated ones. La formulation peut sembler ambiguë sortie de son contexte, mais en lisant ne serait-ce que ce résumé, on comprend bien que ce qui a été calculé est l'évolution virale de différentes populations en fonction de leur âge et de leur taux de vaccination (il s'agit d'une modélisation SEAIR, par classes donc). La locution unvaccinated individuals se réfère donc, sans doute aucun, à la population de ceux qui ne sont pas vaccinés (les moins de 18 ans notamment) Et non pas à chaque individu d'une classe. Il y a une pondération par l'importance numérique du groupe pour simplifier un peu.

L'article lui-même confirme cela. Le taux de vaccination par classe est une hypothèse de base du calcul (plusieurs taux sont proposés autour d'un scenario de base). Hypothèse de calcul aussi, le taux de contagiosité d'une personne selon qu'elle est vaccinée ou non : We assume that vaccines are 95% effective at reducing the risk of hospitalisation, 80% at reducing the risk of infection (impact on susceptibility) and 50% at reducing the infectivity of vaccinated individuals.

On a donc le chiffre correct, qui ne se prétend pas une vérité scientifique, mais une hypothèse de calcul : une personne non-vaccinée a 2 fois plus de risque de transmettre le SARS-CoV-2 qu’une personne vaccinée.

L'assertion relayée par les media qu'une personne non vaccinée est 12 fois plus contagieuse qu'une personne vaccinée est donc tout simplement  une fake news. Non seulement le chiffre est faux mais on présente une hypothèse comme étant une vérité scientifique. Cette fake a été élaborée en bidonnant une véritable étude scientifique au niveau de l'écriture du résumé pour dirigeants qui a été envoyé aux media. Etant donné l'impact politique extrêmement important que l'on pouvait attendre d'une telle assertion, puisque dans les faits elle est extrêmement discriminatoire et accusatrice envers les non vaccinés, j'ai du mal à croire qu'il ne s'agit que d'une inattention dans la traduction.

Au-delà de cela, il convient de s'interroger sur la généralité de la corruption scientifique par le biais des "résumés pour dirigeants" qui se targuent de scientificité sans être revu pas les pairs. Et ce, au sein même des instituts de recherche. Je l'avais déjà constaté sur un rapport du GIEC (mais la tâche de remonter à l'ensemble des articles est juste insurmontable) . Et j'avais aussi pu constater professionnellement qu'une institution trop pyramidale avait pour effet de découpler le travail de recherche, souvent effectué par des thésards ou de jeunes chercheurs, du travail de passation des résultats vers la société civile et notamment politique, dont les résumés pour dirigeants.

Tout cela ne dédouane pas pour autant complètement la sphère médiatique, qui relaye des résumés sans prendre le temps de lire les articles eux-mêmes, soit par manque de moyens ou de temps, soit par complaisance.

1Je précise que, sans être épidémiologiste, mon métier est la modélisation physique, et que j'ai à ce titre une certaine expérience dans la manipulation des équations de diffusion (et la propagation d'un virus en est une). Je suis par ailleurs favorable à la vaccination librement consentie.

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