«Madame, je suis perdue.» L'école à distance dans les zones d’éducation prioritaire

Loin des images d’Epinal servies à la télé et des bons sentiments sur les inégalités qu’on peut lire dans la presse écrite, voici ce qu’il se passe vraiment dans les collèges défavorisés de France, en 2020.

Livrés à nous-mêmes : des défaillances institutionnelles graves  

 Lundi 16 mars

L’école s’arrête. Nous recevons le même jour un mail de la DANE (Délégation Académique au Numérique Éducatif) qui propose des formations aux outils de l’enseignement à distance. C’est là que la catastrophe commence, et qu’on comprend qu’on va être seuls. Quatre créneaux de deux heures, proposés à tous les enseignants des 146 collèges de Seine-Saint-Denis. Dans le mail de l’équipe de la DANE, transféré par notre chef d’établissement, cette phrase qui résume bien le tout : « Vous comprendrez que le nombre de places étant limité, nous comptons sur une réponse rapide de votre part ». Avec une moyenne basse de 40 enseignants par collège, on comprend qu’une bonne partie des quelques 5000 profs de Seine-Saint-Denis ne sera pas formée. Toutes les plateformes conseillées par le ministère sont saturées, ou inaccessibles.

S’en suivent deux semaines de silence total des institutions. Deux semaines qu’on ne souhaite pas perdre vis-à-vis des élèves. Nous mettons donc en place notre protocole comme nous pouvons, entre professeurs et CPE. Il faut faire cours.

Toute fin mars, notre principal adjoint nous informe que chaque établissement bénéficiera d’un inspecteur référent chargé de nous aider à mettre en place la continuité pédagogique, et qu’il aura un accès total à Pronote, le logiciel que la plupart des établissements scolaires utilisent. Pas de directives claires, ni d’aide concrète, mais un inspecteur qui fait le contre-maître dans l’ombre. Nous n’entendrons jamais parler de ce monsieur N.

 Mardi 31 mars

C’est à ce moment-là que je crois halluciner, et que je suis partagée entre l’envie de tout arrêter, d’envoyer un mail d’insultes au rectorat, ou juste rire. Nous recevons par mail un document qui s’intitule « Continuité pédagogique. Recommandations du collège des IA et IPR pour l’histoire-géographie », daté du 31 mars. Il a manifestement fallu quinze jours pour rédiger tous les petits courriers officiels qui servent à alimenter les sites du gouvernement, histoire de donner l’impression de maîtriser de la situation, pendant qu’on attendait de l’aide. Le courrier est un ensemble de conseils qui tombent sous le sens, et qu’on a déjà mis en place. Il conseille aussi l’utilisation des sites et plateformes qui fonctionnent mal et sont saturés depuis le début du confinement. Vous comprenez bien qu’à ce stade, on est en droit de se demander ce qu’il se passe au ministère et dans les rectorats.

Quinze jours pour nous renvoyer à la case départ, et nous dire de ne pas avancer sur le programme. Comme d’habitude, un bla-bla creux  qui enfonce des portes ouvertes sans grâce et qui n’est pas sans rappeler celui qu’on se farcit à l’Espe (devenue Inspé) l’école de prof de Créteil. Une parodie d’école dont l’enseignement est tout bonnement inutile et scandaleux de médiocrité. Pour celles et ceux qui auront la référence, c’est comme passer un an à Greendale, en moins drôle et sans les costumes de Craig Pelton.

 Vendredi 3 avril

Nous recevons un mail de la DRH du rectorat de Créteil proposant un numéro d’écoute pour les personnels. La mise en place de cette ligne trahit le rectorat et son directeur Daniel Auverlot. Proposer une aide psychologique c'est avoir conscience de l’existence d’une détresse. Sauf que je ne veux pas d’un  bureau des pleurs. Je ne vais certainement pas appeler le rectorat pour chialer, c’est pas le moment de chialer. Je veux des solutions et de l’efficacité pour mes élèves et qu’on m’explique depuis quand on règle tout à coup de lignes d’écoute.

 Enfin, aucune nouvelle non plus du protocole à suivre pour la distribution de tablettes. Une inertie insupportable concernant le problème central de cet enseignement à distance : l’inégalité entre les élèves qui ont des outils pour suivre les cours et les autres. Un flou artistique de trois semaines. Résultat des courses, les tablettes seront distribuées par des collègues au sein de l’établissement, aux alentours du 20 avril.

Après ces trois semaines de bricolage et de défaillance totale, il est bon de se rappeler de quelques déclarations de Jean-Michel Blanquer :

  • 23 février 2020 sur BFMTV : « Nous sommes préparés en cas d’épidémie ».
  • 15 mars 2020 : le fameux « Nous sommes prêts, l’ensemble des consignes est passé ».
  • 20 mars 2020 sur BFMTV : « Nous sommes en train de prêter du matériel informatique à ceux qui n’en ont pas ».

Tendez l’oreille, c’est moi que vous entendez rire depuis chez vous.

 

Décrochage scolaire massif : la poussière sous le tapis

Revenons maintenant au 31 mars. Jean-Michel Blanquer fait le constat, lors d’une interview sur Cnews, d’un creusement des inégalités et avance le chiffre suivant : 5 à 8% des élèves sont en décrochage scolaire depuis la fermeture des établissements scolaires.

Ce chiffre, tout personnel du réseau d’éducation prioritaire le connait. Il correspond au taux estimé d’élèves en décrochage scolaire en France. Souvent évalué à 9%, il peut varier, car les GPDS (Groupes de prévention du décrochage scolaire), mis en place par les chefs d’établissements, ne signalent que les cas le plus graves de décrochage scolaire. Saluons au passage la versatilité médiatique de Monsieur Blanquer qui passe de Cnews, à Snapchat, pour brasser le même vent.

Si l’idée était de montrer sa capacité à assumer publiquement les effets de l’enseignement à distance, par cette formule tire-larme « nous avons perdu 5 à 8% des élèves », et ainsi se montrer conscient et préoccupé par les inégalités croissantes, c’est raté. 5 à 8% des élèves étaient déjà décrochés, et il faut y ajouter celles et ceux qui ont décroché depuis le début du confinement. Contrairement à Monsieur Blanquer et par honnêteté intellectuelle, je ne m’aventurerai pas à inventer une statistique. Comment est-il arrivé à cette statistique alors qu’aucune directive de relevés statistiques par établissement n’a été édictée ? Résultats des courses à la fin de ce mois de mars :

  • Une opinion publique qui entend un chiffre (volontairement,donc) bas.
  • Un ministre qui ose faire des bilans sans jamais avoir communiqué avec nous sur le sujet.

Aussi, nous avons pu voir, dans les journaux télévisés, des images d’enfants et d’adolescents sages qui travaillent à la maison, avec l’aide de leurs parents. Des adolescents avec des macbooks, des écoliers avec des cahiers d’exercices, attablés à des bureaux garnis de fournitures scolaires. Le noël de la bureautique. J’avais l’impression de nager en plein délire et de vivre dans une autre dimension. En revanche, on n’a pas vu les élèves qui n’ont que leurs téléphones pour travailler, celles et ceux qui n’ont que la 4G, pas d’ordinateurs, pas de livres, pas de bureau, pas de chambre, ou dont les parents ne sont pas en mesure d’aider, alors qu’ils sont si nombreux. De la poussière sous un tapis.

Depuis le début de la mise en place de cet enseignement à distance, j’ai en moyenne entre 5 et 10 élèves par classe qui donnent signe de vie et qui travaillent. Sur ces élèves, beaucoup n’ont qu’un smartphone pour travailler. Ce smartphone se trouve être celui d’un parent pour une certaine part des élèves. Sur un effectif total d’un peu plus de 600 élèves, 377 ont répondu au sondage lancé par les CPE sur leurs conditions de travail. Sur les 57% d’élèves qui ont répondu :

  • 67% disposent de leurs smartphone
  • 54% d’un ordinateur
  • 21% du smartphone d’un membre de la famille
  • 25% d’une tablette
  • 1% n’ont aucun objet leur permettant de travailler.

Rendons ces statistiques plus vivantes. Cela veut dire que dans mon collège, environ trois élèves sont coupés de nous, de l’école. 174 élèves ne disposent pas d’ordinateur et 281 n’ont pas de tablette, sachant que ce sont les deux seules outils qui permettent d’avoir des conditions matérielles suffisantes pour suivre des cours à distance. 200 élèves, cela renvoie à un effectif normal d’un collège de zone rurale ou de couronne périurbaine. Supporterait-on qu’un collège entier ne dispose pas de ces outils dans un contexte de confinement ?

Pour pallier ces manques de matériel, une distribution de tablettes a été organisée au collège le 20 avril. Une cinquantaine de tablettes ont ainsi été prêtées. Pourquoi pas plus ? Parce que pour l’utiliser, il faut la wifi, et beaucoup de familles ne disposent que de leur 4G, moins chère que l’abonnement à une box internet.

En toute logique, le résultat est le suivant : nous avons très peu d’élèves qui travaillent régulièrement. Nous constatons tous des mobilisations différentes selon les classes. Les classes composées d’élèves plus scolaires sont en général plus mobilisées, mais celles où on trouve des élèves travailleurs mais qui ont des difficultés le sont moins. J’ai une classe où j’ai des nouvelles de seulement quatre élèves qui semblent faire leur travail régulièrement et d’autres classes où ils et elles sont une dizaine à travailler. Mais globalement, aucun de mes collègues ne dépasse une dizaine d’élèves qui travaille par classe. Yann, mon collègue de physique-chimie a par exemple dénombré 45 réponses sur six classes de 6ème, et 50 réponses sur 7 classes de 5ème.

Après les vacances d’avril, ces chiffres ont chuté. Aujourd’hui, j’ai n’ai plus que quelques élèves qui travaillent par classe. Les profs principaux et CPE sont mobilisés pour appeler les familles plusieurs fois par semaines. Nous leur écrivons tous les jours de notre côté, mais rien n’y fait. On assiste paniqués, impuissants et hébétés à ce naufrage.

Quand je passe quatre heures à refaire un cours pour l’adapter à la lecture autonome, en prenant soin de tout expliquer simplement et d’alléger et que je reçois un « Madame je comprends pas ». « Qu’est-ce que tu comprends pas ? ». « Rien. Je comprends rien »,  je veux tout fracasser de rage parce que ces élèves-là sont en difficulté et ont besoin qu’on soit là pour expliquer, plusieurs fois, sous différentes formes. Parce qu’aucun outil, aucune plateforme, aucune forme de cours ne pourra régler ce problème : des générations d’enfants qui sont pour beaucoup en difficulté dès l’école primaire parce que l’égalité des chances en France est morte. 

Alors attention, ne vous méprenez pas. Mes élèves sont incroyables, parce qu’ils essayent et réussissent souvent brillamment. Le pdf de cinq pages à lire, ficher, avec l’activité à faire dedans, ils vous le lisent sur leur téléphone, font les exercices et à aucun moment ils ne se plaignent. Ils rient et me font rire, se laissant rarement abattre.

Aujourd’hui nous sommes en mai et de plus en plus d’élèves appellent au secours. « Madame j’en peux plus de travailler comme ça. J’essaye mais là c’est trop dur, j’y arrive plus ». J’ai éprouvé un profond sentiment d’inquiétude quand j’ai reçu ce message car il a été écrit par une de mes meilleures élèves. Si elle est sincèrement fatiguée et qu’elle ne tient plus, je n’imagine même pas l’état des élèves qui ont des difficultés de compréhension ou d’autonomie. Beaucoup nous confient avoir des rythmes de vie complètement décalés : ils ne dorment plus la nuit, et se réveillent dans l’après-midi. Il est ainsi impossible de prévoir des cours en visio avant 14h si on veut avoir au moins cinq élèves présents. On a peur pour eux, et on se sent impuissants.

 

Nos élèves résignés : « on doit faire avec toutes ces inégalités, comme d’habitude »

 Les élèves, au cœur de cette école à distance, n’ont pas vraiment eu de visibilité depuis le début du confinement. On ne leur demande pas vraiment comment ils vivent cette période.

Ils et elles parlent souvent d’ennui, c’est évident. Les journées passent et se ressemblent et ils ne voient plus leurs copains et copines. Avec beaucoup de recul et de lucidité, ils expliquent que c’est une période difficile car l’adolescence est souvent un temps de tensions où on commence à ressentir le besoin de sortir, de se construire en dehors du cocon familial. Ainsi, la jeune A. explique: « J’ai souvent besoin de sortir pour me vider la tête, d’aller me poser sur un banc et de dessiner en écoutant de la musique. C’est beaucoup plus complexe de gérer son anxiété quand on est enfermée ».

Les rares sorties dehors, pour aller chercher du pain, ou aider un parent à faire les courses les dépriment. « C’est comme si le temps s’était arrêté » m’explique M., 15 ans, qui trouve que le temps n’a plus de sens.  «Hier pour la première fois depuis un mois je suis sortie dehors, respirer l'air frais et voir les rues vides , c'était déprimant... enfin bref demain est un  autre jour mais pas vraiment diffèrent des autres, une journée comme hier et avant-hier. »

Nos élèves sont aussi clairement conscients de tout ce qui se joue à l’échelle de la société. I., 15 ans, raconte ainsi la première fois où elle est sortie pour accompagner son père aux courses: « En prenant la route avec mon père on s’est dit que c’était un mal pour un bien parce que grâce au confinement il y avait moins de pollution et de voir le ciel si beau aujourd’hui je me suis sentie heureuse et je me suis dit aussi qu’avant le confinement au lieu de rester sur mon téléphone j’aurais pu profiter».

Ils ont surtout conscience des inégalités, face à leurs gouvernants qui semblent les découvrir. I. enchaîne et me dit : « Il n’y a pas les mêmes moyens financiers entre ceux qui peuvent pas travailler car ils ont pas les moyens de s’offrir un ordinateur ou un téléphone et d’autres qui ont plus de moyens et donc c’est plus facile pour eux.  N., sa camarade, réagit: «Il y a aussi les influenceurs qui prennent beaucoup la parole en disant «  Restez chez vous, ce n’est pas compliqué, ce n’est pas la mort » mais eux ils habitent dans des villas avec piscine. C’est beaucoup plus facile de rester chez soi contrairement à ceux qui restent dans un appartement. Mais on doit faire avec toutes ces inégalités comme d’habitude ». Enfin, ils ne sont pas dupes non plus face à la décision d’ouvrir d’abord les crèches et les maternelles. T., également en classe de troisième, est révoltée : « Les petits à la crèche et les enfants en primaire et maternelle n’ont encore aucune autonomie. Le fait de toucher leur visage c’est normal pour eux. Je suis vraiment outrée. Les établissements scolaires sont des lieux où la transmission du virus peut être très importante. Donc l’économie passe avant la santé ? ».

Les élèves comprennent ce qu’il se passe, et ils n’oublieront pas. Cessez donc de les faire passer pour une masse anonyme et uniforme qui n’a pas d’avis.

 

Vous comprendrez donc bien que quand je lis ou entends qu’on est des planqués derrières nos mails, des déserteurs de la nation, des tire-au-flanc qu’on peut enfin prendre en flagrant délit d’oisiveté, dans les articles de Marie-Estelle Pech et sur les plateaux de BFMTV, j’ai des envies irrépressibles de devenir violente. Le service public, le professorat, c’est une mission, une vocation.  Je me demande en revanche si c’est une vocation de cracher au visage des gens qui assurent l’éducation des enfants de la République.

Quand je vais enseigner dans mon collège où la photocopieuse est en panne un jour sur deux, où on peut parfois ne pas toujours avoir de feutres veleda, où il n’y a pas d’infirmière, d’assistant social, de psychologue pendant des mois, où l’ordinateur de ma salle met vingt minutes à s’allumer si j’ai le malheur de frôler l’unité centrale. Quand je vois la cour trop petite et sans préau, les rideaux déchirés, les chaises manquantes, et qu’ensuite je lis qu’on est des gros profiteurs, je me demande ce qu’on a bien pu faire pour susciter autant de haine. Quand je vais travailler dans ces conditions, que je donne sept heures de cours avec le sourire, je me demande bien pourquoi on me hait autant.

Parfois j’aimerais cracher au visage de tous les journalistes et éditorialistes libéraux comme eux me crachent au visage, mais je vais continuer à assurer ma mission d’agent de la fonction publique, et la fermer face aux insultes. Histoire de voir combien d’années je supporte qu’on me déconsidère avant d’être blasée et de voir ma volonté d’enseigner en REP disparaître complètement. C'est pas grave, c’est vrai que ça court les rues des gens qui veulent enseigner dans ces conditions, dans des établissements REP, avec un salaire d’entrée à 1400 euros après un master.

A toutes les Marie-Estelle Pech, ne changez rien, vous rendez un grand service à votre pays. Heureusement pour vous, vos amis et vos enfants,  l’orchestre du Titanic ne s’arrête jamais de jouer pendant le naufrage.

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