Pour la décroissance des échanges

Chacun aura remarqué, même en n'y prêtant jamais attention, à quel point tous les médias proclament quotidiennement qu'il faut faciliter les échanges pour que l'économie se porte bien. Ce n'est en rien en contradiction avec ce que j'ai avancé ailleurs, à savoir que les spéculateurs œuvrent sans cesse pour rendre les échanges de plus en plus difficiles. Les spéculateurs se nourrissent des échanges, mais à la condition que ces échanges soient tortueux. Plus les échanges sont compliqués et sinueux, plus ils rapportent aux spéculateur, autrement dit plus ils favorisent l'économie, puisque tel est l'euphémisme en usage pour désigner l'ensemble des spéculateurs et leur loi divine (cette loi retransmise quotidiennement par la voix des médias). Ce que les économistes entendent par "faciliter les échanges" est donc assez particulier.

Dans le dernier numéro de la revue "L'Histoire", on peut lire ce petit récit : « A Dinan,en 1745, on se plaint au maire qui est alors à Paris que la police est négligée, les rues pleines de boue et que les prix fixés ne sont pas respectés : "[...] le poisson, la volaille et le gibier ne sont point apportés au lieu destiné pour les vendre. Les regrattiers les achètent à l'entrée des faubourgs, en sorte que les habitants n'en peuvent avoir de la première main." » (entretien avec Laurence Fontaine, L'Histoire n°399, avril 2014)
Pour le spéculateur – au sens large –, pour les marchands, permettre à tous d'acheter ce que bon lui semble où il le souhaite et quand il le souhaite, et permettre à tous de revendre ce que bon lui semble où il le souhaite quand il le souhaite, cela s'appelle "faciliter les échanges". Mais, du point de vue du producteur comme du point de vue du consommateurs, qui voient tous les deux arriver d'inutiles intermédiaires, il s'agit bel et bien d'une complexification des échanges.

C'est grâce à ce principe capitaliste que l'on peut voir sur les étalages de fruits et légumes de nos campagnes productrices comme de nos villes, des produits de tous les continents, même dans les contrées grandes productrices de fruits et légumes ; et parmi les pommes de France, parfois des pommes d'autres continents, même dans des bourgs entourés de dizaines d'hectares de pommiers. Il est agréable d'avoir accès, de temps en temps, à des produits lointains… lorsqu'il n'existe pas d'équivalents locaux, et lorsque cela reste relativement exceptionnel. L'exotisme, en devenant quotidien, ne demeure pas longtemps exotisme.

C'est aussi par la vertu, si j'ose dire, de ce principe capitaliste, que le consommateur moyen a pris l'habitude d'acheter des carottes rappées plutôt que des carottes. Les carottes rappées se conservent moins que les carottes et elles nécessitent un emballage dont il va falloir ensuite s'occuper, mais pourtant on achète des carottes rappées. Il est vrai que si l'on n'a pas d'emballage avec les carottes, du moins pas nécessairement, on a des épluchures dont il faudra aussi s'occuper. L'opération de rappage de la carotte est une opération simple et rapide (avec un bon outil manuel difficile à trouver dans les hypermarchés mais que l'on trouve sur les marchés traditionnels) mais cette opération simple et rapide a néanmoins été confisquée par les industriels ("industriel", un autre euphémisme pour désigner les spéculateurs).

De la même façon, le consommateur moyen achète volontiers son sandwich au supermarché. Sans doute trouve-t-il la réalisation d'un bon sandwich hors de sa portée, ou bien ne sait-il pas où s'en procurer les ingrédients – bien que ces ingrédients soient également proposés dans les mêmes supermarchés. C'est un mystère qui n'a pas encore été bien éclairci, mais les spécialistes tendent à penser que le consommateur moyen agit ainsi parce qu'en réalisant son propre sandwich il a l'impression de perdre son temps, voire aussi de se fatiguer, tandis qu'en travaillant pour gagner la différence entre le prix du sandwich tout fait et le prix des ingrédients nécessaire à une fabrication personnelle, ce consommateur sait qu'il ne perd pas son temps : il gagne sa place dans la société. Mais l'on n'a pas encore bien compris pourquoi le consommateur aurait l'impression de perdre son temps en réalisant son sandwich et pas en regardant la télévision ; c'est plus facile d'échanger avec ses compagnons, avec ses enfants, en faisant un sandwich qu'en regardant un film…

L'obsolescence programmée, ainsi que l'usure programmée (1), est aussi, du point de vue du spéculateur, une facilitation des échanges, car elle les multiplie. Du point de vue humain normal, c'est au contraire une complication, pour la même raison. Pour le spéculateur l'échange est le but ; pour l'humain ordinaire c'est un moyen dont il aimerait pouvoir se passer. Le spéculateur cherche l'échange éternel – c'est cela qu'il appelle "croissance", il s'agit en réalité de la croissance des échanges, non de la croissance de la consommation, ni même nécessairement de la croissance de la production.

Nous ne produisons plus pour consommer, pour satisfaire des besoins, mais pour échanger. Et nous n'échangeons plus pour consommer, mais afin d’accroître les échanges. C'est pour cela que la publicité est nécessaire à l'économie ; en effet, si nous savons bien de quoi nous avons besoin, sans la publicité nous ne pourrions savoir de quels échanges les spéculateurs ont besoin, eux.

Comme le montre l'exemple du marché de Dinan en 1745, s'improviser intermédiaire dans le commerce des denrées n'était pas très bien vu sous l'Ancien Régime. Mais, depuis, il y a eu une Révolution : les privilèges aristocratiques ont été remplacés par les privilèges marchands. Il est vrai que les privilèges marchands ne sont pas, à proprement parlé, des privilèges de personnes, transmissibles, car tout un chacun à théoriquement le droit de créer son entreprise marchande, de faire son trafic, petit ou grand. La Révolution a comme qui dirait "démocratisé" l'exploitation de l'homme par l'homme.
Ce sont plus des mœurs qui ont été privilégiés, des mœurs qu'on n'aimait guère sous l'Ancien Régime : les mœurs des intermédiaires marchands, des spéculateurs qui ont l'art de compliquer ce qui était simple afin de se rendre indispensable, afin d’être rétribué pour emmerder le monde. L'on sait à quel point ils l'ont emmerdé, depuis, le monde !

L'on dit souvent, pas sur les médias voix de l'économie mais ailleurs, qu'il faut entrer dans la décroissance économique. L'on ne souligne que rarement qu'il s'agit d'abord, essentiellement, d'une décroissance radicale des échanges, si nous entendons par "échanges" l'ensemble des mécanismes analogues aux exemples donnés ici. La quantité des "échanges" peut être divisé par dix sans diminuer la richesse de nos vies, bien au contraire. Et dix est une hypothèse basse.

 

(1 - ajouté le 8 octobre) Nos législateurs sont en train d'essayer de nous faire croire qu'ils veulent s'opposer à ce qu'ils appellent "l'obsolescence programmée". Ils désignent ainsi les vitesses d'usure calculée dès le stade de la conception des marchandises, calculée afin qu'elles soient rapides. Mais même si nos législateurs avaient une forte volonté de s'attaquer à ces usures rapides "fait exprès", il serait encore fort regrettable qu'en les nommant "obsolescences programmées" ils s'interdisent de se soucier des réelles obsolescences programmées. L'obsolescence est le fait, pour une marchandise, d'être supplantée par une autre, c'est-à-dire de perdre sa valeur d'usage au profit d'une autre marchandise. Cela se programme aussi, et si les industries électroniques sont championnes à ce jeu, l'industrie automobile s'y adonne elle-même depuis toujours, et aussi l'industrie du prêt-à-porter. En surfant sur le mythe du progrès. Tout en entretenant le mythe du progrès dispensateur de bonheur et en fabricant la mode. La véritable obsolescence programmée est un mal plus grand que l'usure programmée.

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