Ségrégation sociale dans le quart nord-est de Paris: lettre ouverte à Julien Grenet

Julien Grenet, directeur de recherche au CNRS, promeut la nouvelle version d'Affelnet dont il a vanté les mérites dans un article du Point. Contrairement aux thèses qu’il défend, le nouvel algorithme entraine dans le quart nord-est de Paris une augmentation évidente de la ségrégation sociale. Inquiets, nous lui demandons par cette lettre ouverte de répondre à nos interrogations légitimes.

LETTRE OUVERTE À JULIEN GRENET

DE LA PART DES PARENTS D’ÉLÈVES ÉLUS ET D’ENSEIGNANTS DU COLLÈGE ÉDOUARD PAILLERON

 

Cher Monsieur,

Vous êtes intervenu en tant que chercheur au sein de notre collège Edouard Pailleron (19è arrondissement de Paris) afin d’accompagner la mise en place d’un secteur « multi-collèges » qui avait vocation à accroître la mixité sociale.

1 - Le secteur multi-collèges

Après avoir attentivement lu le rapport que vous avez rendu à l’Institut des Politiques Publiques à ce sujet[1], et dans lequel il est bien précisé qu’il n’engage que vous, nous avons souhaité vous adresser personnellement cette lettre ouverte, reflet d’un engagement fort, collectif et pluriel de tout un quartier pour une mixité qui n’est pas le simple fruit d’algorithmes.

Nous sommes étonnés de constater à quel point ce rapport ne reflète pas la réalité de terrain observée au collège Édouard Pailleron.

Concernant la concertation : l’expérimentation multi-collèges avec comité de suivi a débuté à la rentrée 2017. Nous sommes bien surpris d’apprendre qu’« au cours des trois premières années d’expérimentation, les comités de suivi des secteurs multi-collèges se sont réunis deux à trois fois par an[2] ». Car, s’ils se sont si réunis, la communauté éducative et les parents d’élèves représentants n’en ont pas été informés et n’y ont été conviés que deux fois en 4 ans.

Vous remerciez en préambule de votre rapport les membres du comité de suivi pour les « échanges fructueux auxquels ils ont contribué lors des nombreuses réunions ». Quel sens donner aux termes « échanges fructueux » si les usagers, familles et communautés éducatives n’ont pu y contribuer ?

Les réunions du comité de suivi devaient être les garantes de la concertation. Il s’agissait d’un engagement pris par TOUS les acteurs du projet. Sachez que depuis 2018, à chaque conseil d’administration du collège, nous avons réclamé avec insistance auprès du rectorat la tenue de ce comité de suivi. En vain, puisque, nous, acteurs oubliés du projet, mais premiers concernés, n’avons pris connaissance du bilan général de cette expérimentation que par voie de presse…

Concernant les moyens sur lesquels le rectorat s’était contractuellement engagé, vous oubliez de dire que les promesses n’ont jamais été honorées concernant notre établissement. Depuis la mise en place du secteur multi-collèges, pour notre seul établissement, la DHG a connu une baisse continue de 18 heures. Ce qui nous a contraints à saisir le médiateur académique du rectorat pour faire respecter cet engagement de maintien budgétaire.

Vous annoncez par ailleurs que, grâce à la mise en place du secteur « multi-collèges », les effectifs des élèves de 6èdu collège ont augmenté sensiblement, entraînant une baisse de la fuite vers le privé. Il manque des variables à votre équation. En effet, il nous semble que cette baisse résulte aussi de l’ensemble du travail de l’équipe pédagogique et des parents d’élèves, qui ont su saisir l’opportunité offerte par cette expérimentation pour rendre l’entrée en 6è au collège Pailleron attractive.

Parallèlement, l’équipe enseignante du collège a mis en place des dispositifs d’accompagnement attrayants et ambitieux afin de les conforter dans ce choix.

De plus, des rencontres ont été organisées avec les parents afin de créer du lien et de les fédérer autour de ce projet (soirées-débats, « repas du monde »…), et avec les enfants afin de les préparer à l’entrée en sixième : visite du collège avec les enseignants de CM2, portes ouvertes du collège, témoignages des collégiens dans les classes élémentaires… Ces passerelles étaient des préalables indispensables.

Cela nous amène à formuler une hypothèse sensiblement différente de la vôtre : ce n’est pas le simple fait de créer un secteur multi-collèges qui a permis au collège Pailleron d’améliorer sa mixité sociale, c’est l’opportunité qu’ont su saisir à la fois l’équipe enseignante et les parents d’utiliser le dispositif que vous avez mis en place pour construire un projet attractif fondé sur des ambitions communes, et fédérer les acteurs volontaires.

Si votre algorithme permet de ventiler les enfants issus de CSP+ encore faut-il les convaincre de se joindre à l’expérience, ce qui a été le travail des acteurs de terrain.

Faire abstraction de ce paramètre est un défaut de méthode.

2 - La réforme Affelnet 2021

Ce même défaut se trouve à l’œuvre dans la réforme Affelnet que vous portez avec le rectorat afin de modifier les secteurs d’affectation vers les lycées.

Pour ce qui nous concerne, l’ambition de favoriser la mixité sociale reste inchangée. Ainsi sommes-nous inquiets face à un projet qui, sous prétexte d’encourager la mixité scolaire, risque de compromettre une véritable mixité sociale.

Cette réforme soulève bien des questions :

Comment un algorithme qui donne la priorité à un critère géographique (32 640 points), soit 75 % des points pour un élève non boursier, peut-il se targuer de favoriser la mixité sociale, surtout à Paris, ville particulièrement ségrégée géographiquement, et en particulier dans son quart Nord-Est ?

Dans des travaux[3] auxquels vous avez participé, vous dénoncez justement cette ségrégation géographique en constatant que 8 % des lycées fournissent la moitié des effectifs des grandes écoles les plus sélectives. N’y a-t-il pas contradiction entre les constats que vous faites et les solutions que vous proposez, puisqu’avec ce paramétrage Affelnet 2021, 75 % des points sont attribués au seul critère géographique ?

Est-ce en réduisant la mobilité géographique des élèves des quartiers populaires du quart Nord-Est parisien que vous comptez résoudre cette ségrégation ? Ne doit-on pas plutôt y voir une forme d’assignation à résidence ?

Vous soulignez également dans cette même publication l’existence d’une ségrégation genrée. Or, dans les collèges que fréquentent nos enfants, elle est encore plus forte du fait du nombre important d’élèves issus des milieux populaires. Le brassage qui s’opère au lycée permet aux jeunes filles et aux jeunes garçons de se confronter à d’autres modèles éducatifs, source d’émancipation à la fois scolaire et culturelle. C’est cette possibilité d’émancipation et de projection qui est mise à mal par la réforme.

Toujours dans cette étude, vous soulignez que lorsque l’on est issu d’un milieu populaire on a 1,6 % de chances d’accéder à une « grande école », dix fois moins que lorsqu’on est issu d’un milieu très favorisé. Comment pensez-vous faire évoluer ce pourcentage si vous ne donnez pas l’occasion aux élèves des milieux populaires et des classes moyennes d’entrer en contact dès le lycée avec des élèves dont les ambitions scolaires sont plus fortes ?  La sociologie montre que les ambitions scolaires des enfants dépendent également de celles de leurs pairs.

Étudions maintenant la situation particulière de notre collège Pailleron, en nous limitant au secteur 1 car nous avons parfaitement compris que le secteur 2 serait inaccessible dans les faits.

Notre arrondissement, le 19è, comporte 13 collèges : 10 avec un bonus IPS de 1200 et 3 avec un bonus IPS de 600.

Un élève de Pailleron a la possibilité d’aller à Turgot, à Diderot, à Bergson, à Colbert et à Chaptal.

A la lecture du tableau suivant, vous comprendrez de vous-même les problèmes créés par l’attribution des lycées de secteur 1 pour les collèges du 19è arrondissement :

 

lettre-ouverte-tableau

Où est la mixité scolaire quand, pour 4 lycées sur 5 du secteur 1 les élèves sont majoritairement issus du même arrondissement ?

Où est la mixité sociale quand, pour 4 lycées sur 5 du secteur 1 les élèves bénéficient majoritairement d’un bonus IPS de 1 200 points ?

Ce dernier aspect pose aussi la question de l’intérêt du bonus IPS puisque nous nous retrouvons majoritairement entre collèges identiques à la fois géographiquement et socialement…

Ce qui contredit vos propos dans le journal Le Point, où vous déclarez que ce bonus allait être sur Affelnet le nouveau « graal » de la mixité sociale, en ajoutant même : « Les élèves issus de collèges défavorisés auront un peu plus de chances d'aller où ils veulent ».

Pourriez-vous nous expliquer comment ?

Seul le lycée Chaptal, qui ne comprend que 5 divisions, pourrait permettre d’extraire un lycéen de Pailleron de son arrondissement.

Dans l’entretien que vous accordez au Point[4], vous déclarez que les meilleurs élèves « devront se cantonner à un ou deux lycées réputés qui leur seront proposés » et que « les élèves de niveau intermédiaire pourront accéder plus facilement aux lycées attractifs ». Vous nous permettrez d’en douter pour ce qui est des élèves issus des collèges du 19è arrondissement. Une rapide observation de terrain permet de relativiserl’offre de lycées dits « attractifs ». Par conséquent, les meilleurs élèves seront tenus de choisir les lycées moyennement attractifs qui, jusqu’à présent, accueillaient des élèves de niveau intermédiaire. Quant à ces derniers, ils n’auront pas le choix. Ce « fléchage » sera d’autant plus mal vécu qu’ils n’auront même pas la possibilité de quitter leur arrondissement.

Si un élève de niveau intermédiaire du centre de Paris peut espérer intégrer grâce à la réforme un lycée dit attractif, ce ne sera pas le cas pour un élève de même niveau habitant le 19è arrondissement.

Votre objectif affiché de mixité scolaire ne résistera pas à la réalité de terrain. Quant à l’objectif de mixité sociale et de brassage des populations, il n’aura pas lieu : les lycéens du 19è arrondissement se trouveront, dans leur très grande majorité, assignés à résidence dans leur quartier, dans une forme de repli social et territorial.

Si nous comprenons les motivations louables qui inspirent cette réforme, force est de constater que son application aboutira à l’effet inverse dans notre arrondissement.

Nous espérons que vous prendrez la peine de répondre à cette lettre ouverte en apportant des réponses susceptibles de résister à la réalité à laquelle nous, parents engagés, sommes confrontés sur le terrain, et que vous avez jusqu’à présent ignorée pour le paramétrage de cette réforme.

 

De la part des représentants des parents élus FCPE et d’enseignants et personnelsdu collège Édouard Pailleron

Paris, le 8 avril 2021

[1] Rapport IPP n°31 - février 2021.

[2] Page 60 du rapport.

[3] Rapport IPP n°30 - Janvier 2021. - Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ?, Cécile Bonneau, Pauline Charousset, Julien Grenet et Georgia Thebault.

[4] Entretien publié dans Le Point du 5 mars 2021.

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