Perdu. De chez perdu.

   Il y a, dans le Boischaut (ne me demandez pas où c'est, considérez, s'il vous plaît, que c'est nulle part), loin de tout, c'est à dire loin de Londres, Tokyo, New York ou Berlin, à dire vrai : loin de tout aéroport ou ligne à grande vitesse, il y a, disais-je, une petite route qui ne mène nulle part -décidément, on n'en sort pas- et semble tourner en rond, ou se perdre en spirale dans un de ces pays que seuls connaissent ceux qui y vivent ou, n'y étant pas nés, s'y sont perdus un jour et, adoptés, et s'y sont adaptés, y sont restés assez longtemps pour en connaître quelques secrets : l'esprit des lieux.

   Tels sont ceux que nous verrons plus tard.

   Au bord de cette petite route, sous un ciel enfin apaisé de juin, nuages paresseux laissant enfin travailler le soleil, s'ouvre une entrée ; deux piliers de pierre déliés de toute clôture, surmontés de lions de terre, ce qui fait quand même beaucoup de deux ; ils se multiplieront au bout du chemin - de la terre, encore, entre haies sauvages et pré mal coiffé, herbes folles et apparition étrange de structures métalliques, d'un beau métal brossé, ne servant à rien, ou plutôt : servant à rien.

   Ce chemin mène à une impasse où vous pourriez faire demi-tour : l'espace y est assez grand pour faire tourner votre voiture automobile dotée d'un moteur à explosions (mais les explosions s'y font déjà timides, sous les pépiements railleurs des oiseaux). Vous choisissez donc -vous savez !- de couper le moteur et descendre de votre coquille métallique : vous savez, on vous l'a dit, il y a quelque part une entrée, une autre entrée - qui n'en est pas une : "seulement pour les fous, tout le monde n'entre pas".*

   Derrière une haie -mais celle-ci, moins sauvage, en quelque sorte vous invite, un sortilège - derrière une haie, juste derrière, tout droit derrière et perpendiculaire à cette haute haie - il faut trouver l'ouverture, il y en a deux, imperceptibles, seulement marquées par des traces de pas, un cheminement.

   Si vous êtes curieux de toujours savoir ce qu'il y a derrière, maléfique ou bénéfique, ce chemin est pour vous, vous vous y engagez. Et là, vous voyez.

   Vous voyez plus loin une autre entrée, cascade de roses encadrant étroitement une béance dans un mur, devant laquelle pend la corde d'une cloche. Inutile de sonner, on viendra ou ne viendra pas, peu importe, vous entrerez, il est trop tard pour reculer :l a haie derrière vous est fermée...  Et puis il y aura peut-être, dans la pénombre d'un vieux bâtiment, quelqu'un qui attend paisiblement. Vous paierez sans doute votre écot, de toutes façons vous passerez le guichet, dalles de vieille pierre, murs de pierre vieille, poutres de bois brut : c'est l'entrée.

   Et là vous voyez : une vaste cour, gravier petit château grande maison sur votre gauche (encore une porte grande ouverte, encore une entrée) herbe grand bassin rectangulaire haies et deux entrées au fond sur un autre jardin, sur votre droite (ciel béant sur ce qu'on devine être une vigne, c'est la vendange du bois).

   En face, portes béantes, encore deux entrées : ce sont, vous le découvrirez plus tard, des sorties.

   Non. L'entrée du parcours initiatique est ailleurs, dans un coin, il faut pour la deviner derrière votre épaule, suivre le chat, qui vous y conduit. Vous le suivez donc : et là, vous voyez.

         ... vous voyez, c'est un éblouissement, le premier jardin extraordinaire, profusion folle de toutes fleurs, toutes espèces, grimpantes, rampantes ou simplement sur leur pied, roses rosiers, rouges rosiers de juin et toutes celles que je ne sais nommer (c'est une faute, un manque, un péché), l'ivresse la profusion, le syndrome de Stendhal vous guette, vous ne savez plus où vous êtes, ivresse des parfums, tournis des couleurs, bouquets grimpant aux arbres, vous tournez dans les fleurs, liesse de lianes autour d'un bassin sur lequel trône le buste d'une femme colorée (car il y a des statues étranges).

   Des bancs sous des tonnelles aux explosions végétales, des grottes colorées et fraîches vous invitent à reprendre votre esprit, il le faut, le voyage n'est pas fini, reprendre son souffle, prendre le temps, prendre votre temps.

   Prenez votre temps, la journée sera longue du printemps à l'été l'automne vous fait signe.

   Quand vous sortez enfin de cette fusion  - confusion, profusion, couleurs nuances, odeurs, parfums, senteurs ces merveilleux nuages-  vous pensez trouver une sortie : c'est encore une entrée, qui mène au "jardin des chambres". Des chambres ? Oui, des chambres végétales, toutes plus mystérieuses et secrètes les unes que les autres, de haies en bosquets, dans les fourrés des apparitions bizarres, têtes de cheval colorées, jet d'eau immense sur un petit bassin de terre, au milieu d'on ne sait plus où, empilement de casseroles dans les herbes folles, sentiers qui partent et vous ramènent sur d'autres sentiers, perte porte, vous  emmène toujours plus loin, perdus, jusqu'au bord d'un chemin qui descend le vallon, le règne des fougères, un rond près d'un ru, encore un sentier, vous êtes perdus quand vous débouchez sur le vaste étang où vous attend, dans le chant des  grenouilles, un héron, loin de tout, vous êtes enfin chez vous, c'est à dire ailleurs, prés de la mare initiale, dans l'eau dormante (sous la surface qui reflète nuages dans le ciel grouille la vie) c'est vous, votre âme d'enfant qui s'était assoupie.

    Suivez le chemin qui fait le tour de l'étang, lentement, en vous arrêtant pour écouter les chants du silence, passez la passerelle de bois, sans rambarde, le héron vous surveille, passe un oiseau de mer (je vous l'ai dit, vous êtes ailleurs) et remontez l'allée d'herbe au milieu du pré en folie (fleurs ! Fleurs des champs, millier de fleurs des champs au milieu des hautes herbes) montez, montez, n'hésitez pas à visiter explorer ces curieuses traces qui lorgnent sur les mares en étage sous les bosquets et fourrés, montez, perdez vous encore plus, en corps mieux. Perdez vous encore plus curieux (rien à craindre, vous êtes déjà perdus) jusqu'au recoin le plus invraisemblable de cette suite de jardins perdus, des spectres vous donneront l'indice jusqu'au jardin secret, un vrai mystère sépulcral (je ne vous dirai pas le secret). Si vous en trouvez l'entrée, c'est que vous êtes enfin vraiment perdu : c'est la sortie. C'est à dire : l'entrée, par laquelle vous pourrez choisir de sortir, mais vous reviendrez.

 

 

 

     (Le jardin de Drulon couvre plus de 16 hectares, très loin de Versailles, proche d'Orsan ou Ainay le Vieil. Drulon, Loye-sur-Arnon, 18170,  perdez-y vous, vous n'avez qu'à trouver l'entrée, ça vous fera une sortie)

 

 

www.drulon.com

 

"Le jardin de Drulon" est l'oeuvre de Piet Hendriks. Actuellement on peut y voir des sculptures, installations, de Marie Hendriks, Joos van Dorn, Henk Naïm et beaucoup d'autres.

 

(* "Steppenwolf", Hermann Hesse)

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