"ne vous inquiétez pas, la catastrophe viendra...
Pour compliquer encore plus l'image, il arrive souvent qu'un événement réussisse grâce à l'auto-effacement de sa dimension événementielle, comme l'illustre l'exemple des jacobins durant la Révolution française : une fois leur besogne (nécessaire) accomplie, ils furent non seulement renversés et liquidés, mais aussi rétroactivement privés de leur statut événementiel, réduits à un accident historique, à une abomination grotesque, à une bavure (évitable) de l'histoire. (Ce fut Hegel qui, dans sa "critique" de la "liberté abstraite" jacobine, perçut la nécessité de cet épisode, dissipant ainsi le rêve des libéraux : ignorer 1794, c'est à dire passer directement de 1789 au train-train de l'ordre bourgeois. Le rêve dénoncé par Robespierre -le rêve de ceux qui veulent "une révolution sans révolution"- consiste à avoir 1789 sans 1793, à disposer du beurre et de l'argent du beurre...) Nous avons là un thème souvent repris par Marx et Engels, à savoir comment, une fois établi et consolidé l'ordre bourgeois pragmatico-utilitaire "normal" présidant à la vie quotidienne, ses origines héroïques violentes furent désavouées. Or, cette possibilité -non seulement la possibilité (attendue) d'une séquence événementielle touchant à sa fin, mais une possibilité beaucoup plus dérangeante, celle d'un événement se désavouant lui-même, effaçant ses propres traces en témoignage ultime de son triomphe- n'est pas prise en compte par Badiou, comme le constate Johnston : "la possibilité et les ramifications de ces ruptures et discontinuités radicale peuvent, en partie à cause des réverbérations qu'elles déploient dans l'avenir, devenir invisibles pour ceux qui vivent dans les réalités fondées sur ces points d'origine éclipsés (...)."
Cet auto-effacement de l'événement ouvre l'espace de ce que, sur un mode benjaminien, on est tenté d'appeler la politique gauchiste de la mélancolie. De prime abord, cette expression ne peut apparaître que comme un oxymore : une orientation révolutionnaire vers l'avenir n'est-elle pas l'antipode de l'attachement au passé? Et si, pourtant, l'avenir auquel on devrait fidélité était l'avenir du passé lui-même, à savoir le potentiel émancipateur qui demeura irréalisé à cause de l'échec des tentatives d'émancipation passées, et qui, pour cette raison, continue de nous hanter ? Dans son commentaire ironique sur la Révolution française, Marx oppose l'enthousiasme révolutionnaire au dégrisement du "lendemain matin" : le résultat factuel de la sublime explosion révolutionnaire -de l'Événement de la liberté-égalité-fraternité- est le misérable univers utilitariste/égoïste des calculs marchands. (Soit dit en passant, cet écart n'est-il pas plus flagrant encore dans le cas de la révolution d'Octobre ?) Mais n'allons pas simplifier Marx : son propos ne correspond pas à l'idée passablement rebattue selon laquelle la vulgaire réalité du commerce constitue la "vérité" du théâtre de l'enthousiasme révolutionnaire, "ce qui a occasionné tant de remue-ménage". Dans l'explosion révolutionnaire considérée comme Événement, une autre dimension utopique transparaît, celle de l'émancipation universelle, laquelle est précisément l'excès trahi par la réalité du marché prenant le dessus le "jour d'après" - en tant que tel, cet excès se trouve non pas simplement aboli, congédié comme "déplacé", mais, pour ainsi dire, transposé dans l'état virtuel, où il continue de hanter l'imaginaire émancipateur comme un rêve en attente de réalisation. L'excès de l'enthousiasme révolutionnaire sur sa propre substance ou "base sociale réelle" est ainsi, littéralement, celui de l'avenir (du) passé, un Événement spectral attendant son incarnation appropriée.
La plupart des libéraux romantiques qui réservèrent un accueil enthousiaste aux débuts de la Révolution française furent épouvantés par la Terreur, par la "monstruosité" issue de la révolution, et ils se prirent à douter du bien-fondé de celle-ci. L'exception notable est ici Percy Bysshe Shelley qui demeura fidèle à la Révolution française jusqu'au bout, sans l'idéaliser, sans édulcorer sa terreur ; dans son poème "La Révolte de l'Islam", il formula un rejet de l'affirmation réactionnaire selon laquelle les lendemains tragiques et violents constituent en quelque sorte la "vérité" de radieux espoirs et idéaux révolutionnaires de la liberté universelle. Pour Shelley, l'histoire est une suite de lendemains possibles, la possibilité prime la réalité, il y a en elle un élément qui excède sa réalisation, elle est l'étincelle qui persiste souterrainement, si bien que l'échec immédiat des tentatives d'émancipation signale précisément aux aspirants révolutionnaires qu'elles devraient être répétées plus radicalement, avec plus d'ampleur."
Slavoj Zizek, "Pour défendre les causes perdues".