Felipe Milanez (avatar)

Felipe Milanez

Chercheur en Ecologie Politique. Professeur à l'Université fédérale de Bahia, Brésil

Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 janvier 2026

Felipe Milanez (avatar)

Felipe Milanez

Chercheur en Ecologie Politique. Professeur à l'Université fédérale de Bahia, Brésil

Abonné·e de Mediapart

Deux ans sans justice : sur l’assassinat de la chamane Nega Pataxó au Brésil

Deux ans après l’assassinat de la pajé Nega Pataxó, du peuple Tupinambá et Pataxó Hãhãhe, dans l’état de Bahia, au Brésil, l’impunité demeure. Le groupe ruraliste Invasão Zero reste actif, tandis que la famille et les femmes autochtones transforment le deuil en lutte. Un podcast universitaire inédit fait entendre sa voix et dénonce la violence foncière au Brésil.

Felipe Milanez (avatar)

Felipe Milanez

Chercheur en Ecologie Politique. Professeur à l'Université fédérale de Bahia, Brésil

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Felipe Milanez et Olivia von der Weid *

21 janvier 2024, dans le sud de l’État de Bahia, au Brésil. Un groupe de grands propriétaires terriens armés, organisés comme une milice rurale (« l’Invasion Zero »), envahit une action de reprise territoriale autochtone. À un moment donné, malgré la présence de la police militaire, ils commencent à attaquer les Tupinambá et Pataxó Hã Hã Hãe à coups de bâtons, de machettes et par des tirs d’armes de différents calibres — revolvers et fusils. Ils visent le cacique Nailton, qui est touché par balle. En tirant sur lui, un jeune homme, fils d’un propriétaire terrien, vise également sa sœur, à ses côtés, et l’atteint mortellement.

Nailton Pataxó, le cacique, s’effondre. À ses côtés tombe aussi sa sœur, la pajé Nega Pataxó. Même à terre, ensanglantée, elle garde son maracá levé. Nailton ferme les yeux, bloque sa respiration et feint d’être mort. Il entend l’un des tireurs commenter : « À son âge, c’est réglé. » Sa sœur respire encore. Ce sont ses derniers instants de vie.

Deux ans après l’assassinat de la pajé Nega Pataxó — guide spirituelle et dirigeante politique des peuples Pataxó Hã Hã Hãe et Tupinambá — le crime reste sans jugement, sans responsabilisation des organisateurs de l’attaque, et sans sanction des autorités impliquées dans l’opération policière de ce jour-là. Les deux auteurs des tirs, qui avaient été arrêtés, sont aujourd’hui en liberté et répondent à la justice sans être incarcérés.

Pour marquer cette date et rompre le silence autour de l’affaire, des membres de la famille, des femmes autochtones et des chercheur·es — Felipe Milanez et Mayá Tupinambá (à l'université fédérale de Bahia), avec Olivia von der Weid (à l'université fédérale dFluminense) — se sont réunis pour lancer la série de podcasts « Nega Pataxó : Notre deuil est une lutte ». La série, en portugais, reconstitue l’assassinat, contextualise les conflits fonciers dans le sud de l’État de Bahia et dénonce la persistance des violences contre les peuples autochtones. Elle donne surtout à entendre la voix de la pajé Nega Pataxó, à travers des entretiens et des chants chamaniques.

Nega a été assassinée lors d’une attaque armée menée par des propriétaires terriens liés au mouvement Invasão Zero contre une reprise territoriale autochtone à la Fazenda Inhuma, située sur le territoire autochtone Caramuru-Paraguaçu, dans la municipalité de Potiraguá, au sud de Bahia. À ses côtés se trouvait son frère, le cacique Nailton Pataxó, également blessé par balle et survivant de l’attaque. Deux ans plus tard, l’affaire demeure impunie.

L’assassinat s’inscrit dans un contexte d’intensification des conflits fonciers, marqué par une offensive juridique et politique contre les droits territoriaux autochtones, ainsi que par l’action croissante de groupes organisés de propriétaires terriens fonctionnant comme de véritables milices rurales. L’attaque a été articulée par des membres du groupe ruraliste Invasão Zero, qui ont mobilisé des fazendeiros de la région via des groupes WhatsApp.

L’auteur du tir mortel — fils d’un propriétaire terrien — a été arrêté en flagrant délit, mais a été libéré après le paiement d’une caution. Les expertises balistiques ont confirmé que le projectile ayant tué Nega provenait de son arme. À ce jour, aucun des organisateurs de l’attaque n’a été tenu pour responsable. Pas même cette milice rurale, qui continue d’agir avec brutalité contre les peuples autochtones et les mouvements paysans.

L’image du corps de Nega étendu dans le pâturage, le maracá encore dans les mains, est devenue un symbole de la violence dirigée contre les peuples autochtones en lutte pour leurs territoires — mais aussi un symbole de la résistance autochtone, qui ne se lève pas par les armes, mais par la culture et la mémoire, par la spiritualité et la défense de la vie.

La répercussion nationale et internationale du crime a conduit des autorités sur le territoire, sans pour autant produire de justice. Bien que certaines opérations policières aient été annoncées après l’assassinat, le sud de Bahia reste marqué par des conflits, des menaces et des attaques constantes contre les communautés autochtones. Ces dernières années, la région a accumulé des dizaines d’assassinats, révélant à quel point la réponse de l’État demeure tardive et insuffisante.

Deux ans plus tard, la principale réponse à l’impunité vient des femmes autochtones. Le deuil s’est transformé en lutte. Les proches de Nega et les femmes du territoire Caramuru-Paraguaçu ont pris un rôle central dans l’organisation politique, la dénonciation publique et le soin collectif. L’Association Paraguaçu des Femmes Autochtones (APAMUI) est devenue l’un des principaux espaces d’articulation de cette lutte, agissant pour préserver la mémoire de Nega, affronter les violences, dénoncer l’impunité et impulser des mobilisations politiques à l’échelle nationale.

C’est dans ce contexte qu’est né le podcast « Nega Pataxó : Notre deuil est une lutte », une série de quatre épisodes qui reconstitue l’assassinat, retrace l’histoire des conflits territoriaux dans le sud de Bahia et accompagne la manière dont le deuil s’est transformé en mobilisation collective. La production réunit des archives historiques, des reportages, des témoignages d’Autochtones ayant assisté à l’attaque, ainsi que des enregistrements inédits de la voix même de Nega. Elle met en lumière le rôle central des femmes dans la préservation de sa mémoire et dans l’exigence de justice.

Dans le troisième épisode, diffusé ce 21 janvier, c’est Nega Pataxó elle-même qui se présente, partageant ses chants, sa pratique spirituelle et son travail auprès des femmes, marqué par la lutte contre les violences de genre dans les villages. Dans l’un des extraits, parlant de la défense des femmes face aux agressions de leurs maris, elle affirme :

« Si je peux défendre une femme, je la défendrai. Avec un bâton, avec une lance, avec ce que j’aurai dans la main. Je ne laisserai jamais une femme se faire battre près de moi. Soit on les frappe toutes les deux, soit je le frapperai aussi. »

Cette éthique du soin et de la défense des femmes traverse toute la série et se matérialise aujourd’hui dans l’action de l’APAMUI, portée par ses sœurs et parentes. Depuis l’assassinat, l’association s’est affirmée comme un espace central d’organisation politique des femmes du territoire, articulant la lutte pour la justice, la confrontation aux violences faites aux femmes autochtones et la préservation de la mémoire de Nega.

Parmi ses principales actions figurent les Tentes de soin Pajé Nega Pataxó, installées lors de grands événements nationaux de mobilisation autochtone — tels que le Acampamento Terra Livre et la Marche des Femmes Autochtones (Marcha das Mulheres Indígenas) — devenues des espaces d’accueil, d’écoute, de dénonciation et d’articulation politique. Spiritualité, corps et territoire s’y entremêlent, affirmant que la lutte contre la violence foncière passe aussi par la défense du corps des femmes autochtones et par la construction de réseaux féminins de soin, de protection et de lutte.

La série a été réalisée par des chercheur·es en partenariat avec l’APAMUI et Rádio Tertúlia. Elle a été présentée en avant-première à la COP do Povo, à Belém, lors d’une écoute collective réunissant des femmes autochtones, des défenseur·es de la terre et des proches de victimes de crimes environnementaux.

Deux ans après l’assassinat, le podcast ne se contente pas de raconter l’histoire de Nega. Il met en évidence la persistance d’un système de violence territoriale soutenu par l’articulation entre les intérêts de l’agrobusiness, des groupes armés privés et les omissions de l’État. Il montre aussi comment ce système repose sur des dynamiques de violence ciblant spécifiquement les femmes autochtones, criminalisées et assassinées lorsqu’elles assument des rôles de leadership, de soin et de défense du territoire et de la vie.

Deux ans plus tard, la mort de Nega Pataxó reste sans réponse du système judiciaire. L’absence de jugement et de responsabilisation risque de transformer son assassinat en une nouvelle expression d’un schéma structurel d’impunité concernant les crimes commis contre les défenseur·es des droits humains et environnementaux au Brésil.

Pour sa famille et pour les femmes de son territoire, se souvenir est un acte politique. Lancer ce podcast — devenu un canal pour diffuser la voix de ces femmes extraordinaires, guerrières inspirantes dans la lutte pour un monde plus juste — est une manière de maintenir l’affaire dans le débat public, d’affirmer que Nega ne deviendra pas une statistique, et de dénoncer que, tant qu’il n’y aura pas de justice, la violence continuera d’être une politique d’État dans les territoires autochtones.

Dans l’un des derniers chants qu’elle avait reçus des encantados, la pajé disait :

« Je suis une guerrière Tupinambá, mon travail est de combattre. J’offre ma poitrine à la lance, notre bataille, nous devons la gagner. »

Que la force de sa mémoire contribue à faire justice.

* Felipe Milanez est professeur à l'université fédérale de Bahia; Olívia von der Weid est professeur à l'université fédérale Fluminense

Illustration 1
la chamane Nega Pataxó, assassinée le 21 janvier 2024, lors d'un rituel dans le village Pataxó Hãhãhãe © Olívia von der Weid

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.