Reprendre la Bastille ?

Depuis l'année dernière, aux Etats-Unis, il existe plusieurs justifications morale et juridiques pour promouvoir une utilisation légitime de PRISM, l'un des programmes de surveillance les plus sophistiqués révélé par Edward Snowden. Face aux révélations qui ont entraîné une prise de conscience mondiale des risques d'aliénation collective qui menacent nos communications quotidiennes, plusieurs juristes et philosophes ont en effet commencé à réfléchir aux règles qui permettraient une surveillance raisonnable dans nos démocraties. Ces efforts sont louables et il convient de les prendre au sérieux...comme nos droits d'ailleurs. Dans un article récent, par exemple, j'ai analysé en détail les propositions du professeur George R. Lucas pour encadrer les pratiques de surveillance aux Etats-Unis, article que vous trouverez sur le site d'Internet sans frontières, avec une série d'arguments pour promouvoir une meilleure défense  de la vie privée de chaque individu et de la liberté d'action des citoyens engagés collectivement :

 http://www.internetsansfrontieres.org/Vers-un-code-d-ethique-de-la-surveillance-un-cadeau-pour-Edward-Snowden-ou-pour-la-NSA_a536.html

Ces quelques pages sont également un commentaire aux avertissements de Montesquieu, dont toute l'actualité devrait nous alerter sur la nécessité de débattre des enjeux politiques de la surveillance de masse dans nos démocraties représentatives. N'écrivait-il pas en effet dans l'Esprit des lois, soucieux, peut-être, de protéger sa correspondance qui touchait à des sujets sensibles pour tous les continents : « FAUT-IL des espions dans la monarchie ? Ce n’est pas la pratique ordinaire des bons princes. Quand un homme est fidele aux loix, il a satisfait à ce qu’il doit au prince. Il faut, au moins, qu’il ait sa maison pour asyle, & le reste de sa conduite en sûreté. L’espionnage seroit peut-être tolérable, s’il pouvoit être exercé par d’honnêtes gens ; mais l’infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l’infamie de la chose. » (XII, 23)

Malgré ces conseils, qui précédèrent la prise de la Bastille au siècle des Lumières, la dernière Loi de Programmation Militaire, promulguée en décembre 2013, contient des dispositions qui empêchent durablement le consentement des citoyens à des pratiques qui portent pourtant atteinte à leur vie privée et qui risquent d'influencer gravement leurs comportements politiques futurs en entravant la libre expression de leurs opinions. Comme l'affirme la CNIL dans un communiqué, le glissement opéré par la LPM nous fait craindre « une atteinte disproportionnée au respect de la vie privée » (http://www.cnil.fr/linstitution/actualite/article/article/promulgation-de-la-loi-de-programmation-militaire-la-cnil-fait-part-de-sa-position/).

Alors, faut-il des espions dans un gouvernement libre ? Les avertissements de Montesquieu seraients-ils aujourd'hui caducs? Il y a plus de deux siècles, les révolutionnaires français firent de la Bastille le symbole de la monarchie absolue, qui y pratiquait des emprisonnements arbitraires. En monarchie, la correspondance des sujets faisait également l'objet d'une surveillance particulière ayant alerté les penseurs de l'époque, comme Montesquieu et Diderot, qui élevèrent les correspondances secrètes au rang d'un art subtil. En république, au contraire, la protection de la vie privée est devenue progressivement un des piliers des libertées individuelles et collectives. Progressivement, après l'épisode Napoléon, des lois de protection des correspondances ont été mises en place pour éviter la surveillance de masse. Il fallait en effet protéger les associations libres de citoyens comme les associations d'idées ou d'arguments qui se combinent dans l'esprit de chaque individu avant l'expression consentie de ses préférences : le vote. Nos démocraties représentatives se sont donc mises en place sur un principe de consentement éclairé des citoyens, dont le degré de maturité dépendait justement de cette libre indépendance du jugement, ou plutôt de cette interférence minimale d'une autorité extérieure. Mais cette clarté du jugement politique supposait paradoxalement un isoloir pour éviter les interférences avec le conformisme social ou local qui accordent souvent une liberté bien illusoire - paradoxalement, car l'isolement ne conduit-il pas souvent à des illusions toute aussi dangeureuses? Aujourd'hui, l'opinion publique ne se forme plus seulement dans les cafés ou les places publiques, elle se déplace également sur les autoroutes du Web et sur les multiples canaux qui le composent.  A l'époque des journaux, succède celle des blogs ou éditions en ligne. Il convient peut-être de contenir le débordement d'énergies et d'idées qui en a résulté, sans chercher à les canaliser, mais à en garantir la plus grande clarté pour renforcer davantage encore un consentement responsable des citoyens à la formation des lois de leurs pays et à la désignation continue de leurs dirigeants - que l'exercice du pouvoir rend sinon irresponsable.

Depuis deux siècles, nos cafés, nos places publiques et nos journaux ont été protégés pour éviter que la Bastille ne se reconstruise à la croisée des chemins, là où naissent souvent les meilleures idées politiques, celles qui sont lourdes des contradictions objectives de notre temps. Ayons, nous aussi, aujourd'hui, le courage de défendre par nos voix les ruelles et les chemins de traverse qui font encore le bon gouvernement d'Internet, avant que ne se batissent malgré nous des autoroutes de l' "information", étroitement surveillées et démesurément chères, où nous seront assourdis dans nos conversations par la résonnance indistincte de lieux communs étrangement balisés. La surveillance de masse y garantira la sécurité générale et une circulation fluide, nous dit-on, mais elle pourrait aussi y justifier le coût exorbitant de nos circulations quotidiennes, en masquant les profits indécents qu'y ferait un gouvernement rendu invisible par une neutralité de façade. 

Sur Internet, comme avant dans la presse ou dans nos corresponsances, les libertés individuelles et collectives ne devraient être achetées à aucun prix,  même si ces libertés peuvent rapporter gros à ceux qui parviennent à en conserver l'illusion. Se battre collectivement pour préserver des espaces communs et libres pour nos discussions politique n'a qu'un prix : l'action collective. Un effort qui nous coûtera peu individuellement, mais qui nous donnera un jour une grande récompense : le sentiment d'avoir contribué ensemble à dissiper un rêve que l'on aurait pu encore croire fou en 1984 : la surveillance automatique des masses. Pour qu'un tel rêve ne reste à jamais qu'une...Bastille in the sky ! ...il nous faut offrir un asile, là où nous sommes, pour protéger, là où ils se trouvent vivre, ceux qui mettent leur vie en danger pour nous permettre de continuer à lire, discuter et écrire librement.

 



 

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