Censure ou boycott ? De l'art et de l'argent public

Roman Polanski, Luc Besson, Jean-Claude Brisseau... Censure ou boycott ? Comment réagir ? Que penser ? Comment agir ?

Censure ou boycott ? Comment réagir ? Que penser ? Comment agir ? Cette question me taraude depuis que Adèle Haenel a pris la parole, depuis que "l'affaire" Polanski est revenue dans l'actualité. Elle n'est plus au premier plan, mais elle continue de faire des vagues.

Nous vivons dans un pays où, il y a un an, des femmes connues ont publié dans Le Monde une tribune invoquant la liberté d'importuner. L'une des signataires prétendit plus tard qu'on pouvait jouir d'un viol ; une autre regretta n'en n'avoir pas subi. Nous sommes dans un pays qui révère comme un poète l'auteur d'un hymne à la pédophilie, "Les Sucette à l'anis d'Annie". Ils et elles sont peu nombreuses à s'être indignées de la lâcheté du chanteur qui renvoie à l'enfant la responsabilité de son fantasme d'adulte : "Pour quelques pennies Annie a ses sucettes à l'anis". Qu'aurions-nous dit si Gainsbourg avait chanté "Suce-moi fillette, j'te filerai des pézettes" ? Nous sommes dans un pays où la poésie des mots compte plus que leur sens.

Certaines villes ont interdit le film de Roman Polanski. Des féministes, femmes et hommes, en ont parfois obtenu la déprogrammation. De nombreux spectateurs et spectatrices se sont choquées qu'on veuille censurer une œuvre.

Pourtant, il est une censure plus discrète. Il y a 18 ans, la comédienne Noémie Kocher portait plainte contre le réalisateur Jean-Claude Brisseau pour harcèlement sexuel. Au procès, son accusation était étayée par une vingtaine de témoins. Brisseau fût condamné. Mais c'est elle qui fût lynchée par la profession qui plaignit le réalisateur : "Un artiste blessé". Depuis, combien d'actrices pour avoir osé refuser de tels comportements ont arrêté leur carrière, blacklistées ou dégoûtées. Noémie Kocher a poursuivi la sienne, mais elle précise dans un entretien à Médiapart (1) : "Jean-Claude Brisseau m'a coupé les ailes à un moment où je prenais mon envol." La notion de censure est à navigation variable, suivant qu'on est puissant ou misérable.

Polanski a violé une mineure. Il a payé. 227 000 dollars. 47 jours de prison dans un hôpital. Célèbre, talentueux. Riche. Il aurait été à l'honneur du public français de boycotter son film. En soutenant financièrement et publiquement des œuvres qui nuisent à la dignité et à l'intégrité des femmes, comme des enfants, ou réalisées par des personnes condamnées pour de tels actes, l’État français légitime, au nom de la liberté de l'art et des artistes, une perception de cette partie de sa population comme pouvant être quasi impunément humiliée, harcelée, violée, parfois tuée.

Pourtant, ne serait-il pas à l'honneur de ce pays que désormais ces œuvres et ces personnes ne bénéficient plus des deniers publics ? Et que les profits engendrés aillent non pas à ceux qui y ont participé, qu'il s'agisse des artistes eux-mêmes, des exploitants, des ayant-droits, mais aux associations et organisations de soutien aux victimes.

Cela serait compliqué, risqué sans doute, à mettre en place. Mais cela nous permettrait de réfléchir à la question de la responsabilité sociale des artistes. Et de requestionner sans hypocrisie le rôle de l'art dans notre société. Ce serait peut-être aussi une manière d'éviter que ne finisse par s'instaurer une censure rampante comme on l'a vu à de nombreuses reprises ces dernières années où des œuvres ont été retirées d'exposition parce qu'elles étaient considérées comme attentatoires à la pudeur de certains certaines, à des convictions religieuses, ou à des intérêts économiques.

(1) https://www.mediapart.fr/journal/france/201119/noemie-kocher-victime-de-brisseau-tellement-ete-niees

 

 

 

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