Un témoignage personnel

Sans nouvelles d'elles, mon angoisse devient intenable. Sommes-nous nombreux.ses dans ce cas ?

J’ai quelques réticences à publier ce texte. Faire état d’une situation personnelle dans un moment aussi dramatique me paraît quelque peu décalé.
Et pourtant, cette épidémie justifie la rédaction de ces quelques lignes. Je ne doute pas que mon témoignage puisse concerner d’autres personnes.

Suite à un divorce difficile en 2007, dont j’assume ma part de responsabilité, mes deux filles ont pris le parti de leur mère. Je passe sur les détails par trop personnels de mes tentatives de renouer avec elles, toujours restées sans suite. Depuis treize ans, elles se sont murées dans un silence absolu.

Une fois seulement, l’une d’elle à très légèrement fissuré ce mutisme. Ce fut en janvier 2015, lors des attentats de Paris. Effrayé par les massacres aux terrasses des cafés, j’ai tout de suite pensé à elles. Pouvaient-elles se trouver parmi les victimes ? Après maintes tentatives pour les joindre, j’ai posté un message le compte Facebook de l’aînée, F... Sa réponse tenait en une courte phrase : « Maman, P... (la cadette) et moi allons bien ». Puis elle m’a exclu de la liste de ses « amis ».

P... a eu 36 ans le 8 mars dernier. F... célèbrera ses 40 ans le 1er mai prochain. Avec des dates pareilles, impossible d’oublier leurs anniversaires. Mais pour moi, ce ne sont que des moments d’affliction.

Aujourd’hui, l’angoisse m’envahit à nouveau. Habitent-elles toujours la région parisienne, fortement touchée par le Covid-19 ? Ont-elles réussi à échapper au fléau ? A-t-il touché conjoints ou enfants ?
Pas de réponses ! Rien ! Le noir complet ! Les craintes tournent en boucle dans mon esprit.

Le fléau frappe durement des familles dont l’un des membres se trouve contaminé. Elles ne peuvent l’accompagner dans ces moments douloureux pour cause de confinement et de sécurité. Elles souffrent. Mais elles savent.
D’autres épargnées, peuvent prendre des nouvelles, sans se voir. Si l’inquiétude ne les quitte pas, elles aussi savent.

Moi, je ne sais pas. Alors, j’imagine. Parfois, le meilleur dans les moments de calme. Souvent, le pire lorsque le doute reprend le dessus.

Et si le mal frappe l’un d’entre nous, comment continuer à vivre normalement ? S’il m’arrivait malheur, tout serait réglé pour moi. Mais elles, en l’apprenant, comment réagiraient-elles devant l’irréversible ? De mon côté, je n’imagine pas retrouver un semblant d’équilibre si l’une d’elles venait à contracter le mal ?

Combien sommes-nous à éprouver cette anxiété ? Combien sommes-nous à ressentir cette boule au ventre ? Une telle exclusion se justifie mal en temps normal. Dans les moments dramatiques que nous vivons, elle devient inhumaine.
Etre ainsi plongé dans l’ignorance et l’incertitude produit une dose de douleur difficilement supportable. Vivre dans le noir avec la crainte de la contamination d’un de ses enfants, détruit.

Ces quelques lignes sont une nouvelle bouteille à la mer, mais aujourd’hui dans un océan déchaîné. J’ai l’espoir, si minime soit-il, qu’elle leur parvienne. Mais c’est également un témoigne de solidarité avec celles et ceux qui souffrent, tenu.e.s à l’écart par des proches que nous aimons.

Merci à Ana Ferrer de Médiapart qui m’a encouragé à écrire ce texte.

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