«Ils réduisent nos montagnes en poussière»

Lorsqu’en novembre dernier nous avons choisi de construire une sélection de films autour de l’idée du travail « coûte que coûte », nous ne savions pas qu’un virus arrêterait tout. Il venait d’un pays où l’on fabrique nuit et jour des chemises pour l’exportation, et a éclairé d’une lumière crue, dans nos pays, la situation des travailleurs.ses précaires, invisibles et pourtant indispensables...

Le collectif du festival Résistances (21 > 29 août 2020) vous propose des critiques des films sélectionnés à la 24ème édition

 Résumé et bande-annonce disponible sur festival-resistances.fr

Zones et passages, d'Iro Siafliaki

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Lorsqu’en novembre dernier nous avons choisi de construire une sélection de films autour de l’idée du travail « coûte que coûte », nous ne savions pas qu’un virus arrêterait tout. Il venait d’un pays où l’on fabrique nuit et jour des chemises pour l’exportation, et a éclairé d’une lumière crue, dans nos pays, la situation des travailleurs.ses précaires, invisibles et pourtant indispensables, celles et ceux à qui l’on fait toutes les promesses de reconnaissance éternelle dans des discours présidentiels autosatisfaits. La page de la crise sanitaire n’est pas encore achevée, les milliards distribués à la grande industrie, voilà ces travailleurs.ses retourné.e.s à leur condition de tâcherons.

En 2016, lors du zoom que le festival Résistances avait programmé autour du cinéma grec, Yannis Youlountas, présentant son film « Je lutte donc je suis », avait fait une sorte d’état des lieux des initiatives locales et des entreprises autogérées qui étaient autant d’endroits pour la solidarité et la lutte contre les misères dues à la crise et à l’emprise des marchés sur le pays.

Trois ans après, c’est avec une grande puissance d’évocation qu’Iro Siafliaki montre dans Zones et passages où en sont les Grecs une fois les ravages de la Troïka accomplis. D’emblée, son film est placé sous le double signe des débats de Nuit debout (intervention d’Anselm Jappe) et des désillusions de mai 68 (La reprise du travail aux usines Wonder, Jacques Willemont, 1968). Émerge alors un homme, accidenté du travail, qui vit au jour le jour en parlant aux pigeons. Celui-là, dans sa cabane déglinguée au bord de la route, ne veut plus aller à la peine.

Le film présente une grande diversité de partis-pris formels pour coller au plus près des situations qu’il nous présente : Un filmage d’une écrasante beauté dans les décors dantesques des chantiers navals de la Zone de Perama ; terre à terre pour montrer le déclassement des ouvriers ; gros plans pour scruter la pensée de ceux qui s’expriment ; la caméra donnée à ceux d’une coopérative ouvrière de Tessalonique dont l’image aussi veut être autogérée.

Partout la casse industrielle, des ouvriers qualifiés travaillant dans des conditions qu’ils n’auraient jamais imaginées dix ans plus tôt. Et partout une lutte désespérée pour conserver et entretenir l’« outil de production ».

La grande force du film tient à l’équilibre qu’il a trouvé dans l’exposition d’opinions contradictoires, dans le tact avec lequel la solidarité envers les réfugiés, plus précaires que tous, est suggérée, et l’inquiétude qui point en constatant qu’Aube dorée, le parti néo-nazi, recrute avec le syndicat qu’il a créé, et pousse les ouvriers à s’affronter (« Tu jettes un morceau de pain, un affamé l’attrapera »).

« Ils réduisent nos montagnes en poussière » pour 0,8 grammes d’or par tonne de déblais pollués. Les villageois sont dressés les uns contre les autres par une entreprise minière, entre nécessité de travailler pour subsister et défense du milieu de vie. Zones et passages finit dans une forêt autour de la mine de Skouriès, en Grèce du nord, où le combat contre un désastre environnemental majeur, la déforestation, la pollution à l’arsenic, vient compléter le portrait implacable du capitalisme monstrueux qui se partage la dépouille d’un pays où « on ne veut plus vivre comme des esclaves ». 

Dans la description des résistances à un ordre inhumain, dans l’expression des contradictions rencontrées, dans l’exploration de chemins dont on n’est pas sûrs qu’ils mènent bien loin, le film illustre parfaitement l’affirmation de Bertolt Brecht : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » et le place au centre même des questions que nous souhaitions aborder par notre programmation.

Quand ceux qui luttent contre l’injustice
Montrent leurs visages meurtris
Grande est l’impatience de ceux
Qui vivent en sécurité.

De quoi vous plaignez-vous ? demandent-ils
Vous avez lutté contre l’injustice !
C’est elle qui a eu le dessus,
Alors taisez-vous

Qui lutte doit savoir perdre !
Qui cherche querelle s’expose au danger !
Qui professe la violence
N’a pas le droit d’accuser la violence !

Ah ! mes amis
Vous qui êtes à l’abri
Pourquoi cette hostilité ? Sommes-nous
Vos ennemis, nous qui sommes les ennemis de l’injustice ?
Quand ceux qui luttent contre l’injustice sont vaincus
L’injustice passera-t-elle pour justice ?

Nos défaites, voyez-vous,
Ne prouvent rien, sinon
Que nous sommes trop peu nombreux
À lutter contre l’infamie,
Et nous attendons de ceux qui regardent
Qu’ils éprouvent au moins quelque honte

Bertolt Brecht

Ce film sera diffusé dans le cadre  de la thématique "Le travail coûte que coûte" à l’occasion du festival Résistances de Foix en Ariège - Pyrénées qui aura lieu du 21 au 29 août.

Manuel Meier

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