Antigone today

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Antigone de Sophie Deraspe - Thématique ADOS CHERCHENT FUTUR

"Ma soeur me disait de ne pas regarder... et j' ai regardé." "Fais ce qu'il faut, c' est tout!"

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Elle n'a pas changé, la petite Antigone. Elle a traversé 25 siècles d'Histoire, est sortie de son cocon mythologique intacte, dans l'absolu de ses exigences immédiates, non négociables. Antigone a la taille des géantes, de celles qui enrayent la mécanique impitoyable des sociétés humaines, structurées et mues par leurs implacables lois d'ordre et d'obéissance. On le sait, de Sophocle à Jean Anouilh et Bertoldt Brecht,  Antigone,est ce grain de sable irréductible qui dit NON à la face des hommes et de leurs instruments du pouvoir. Elle dit non parce que chaque fibre de son être crie oui à la vie, la justice du cœur et l'amour entier, incandescent, ... et impossible !

Dans le film saisissant de Sophie Deraspe nous suivons le parcours d'une moderne Antigone. C'est le mystère et la lumière éclatante de ce personnage que la réalisatrice a habilement "posé" au sein d' une famille en exil au Canada contemporain, une famille ravagée par les tueries des années noires, en Algérie. Sophie Deraspe a choisi de tourner certaines scènes en Kabylie, autour d' une ville épicentre de toutes les résistances séculaires, Ouzellaguen.

La petite Antigone a ainsi été nourrie dans le terreau et avec les racines profondes des luttes contre toutes formes de colonisation, de soumission. Le coup de génie de Sophie Deraspe est d' avoir attribué le nom des personnages de la tragédie de Sophocle, à chaque membre de la famille resserrée autour de la grand-mère, tutélaire et protectrice, la gardienne de la mémoire et des valeurs du clan. Antigone, elle, construit la mémoire du temps présent, irrigué des stigmates du passé ; sa sœur, bien sûr, c' est Ismene, désireuse d' une vie paisible, "normale" ; ses frères, petits délinquants dealers de shit, s'appellent Polynice et  Eteocle. Nous sommes dans la banlieue de Montréal, aujourd'hui.

Et c'est la même mécanique à l’œuvre, une mécanique inexorable, dont les ressorts se tendent au fur et à mesure du récit et dont on connaît l'issue. Mais comme à chaque fois, ce qui nous happe dans leur histoire (la nôtre, peut-être ?...) c'est comment les personnages vont se comporter, s' en sortir ou pas. C'est tout l'art de la réalisatrice, scénariste et responsable rigoureuse du cadre, de nous tenir en haleine à chaque instant, avec une profusion de trouvailles esthétiques, toutes pertinentes, témoin l'utilisation du montage numérique et de scènes accélérées, reflet d'une époque et de ses nouveaux modes de représentation. Ils forment alors un chœur pour accompagner les pas de la petite Antigone, en prison, au tribunal, dans les rues, sur les murs qui saignent en beauté ; des jeunes joyeux, avec les armes de la dérision, de l'acte gratuit, de la présence entêtée et efficace. C'est ainsi que les consciences avancent et amplifient les mouvements de résistance. Même si nous en mesurons la fin (provisoire) tragique, cruelle.

C'est ainsi que s'éveillent des consciences, se dressent murs de protestation, de refus, comme dans les rues d'Alger, avec humour et poésie souvent, avec une volonté d' actions pacifiques toujours, non violentes face à la violence sans mesure, du pouvoir. Nous ne pouvons que penser à toutes les Greta adolescentes, l'étudiant chinois devant les chars à Tienammen, Jan Palack qui s'immole à Prague et tant d'autres dont les noms et les visages s'estompent dans les brumes de l' Histoire populaire du monde.


La poésie vient au secours  d'Antigone, avec ce poète canadien et Rimbaldien, les mêmes semelles de vent pour lever le souffle de la vie pleine, forte et cristalline à la fois: Hector Saint-Denys de Garneau, pour le nommer, une vie éphémère, mais une vie pleine qui inspire les Antigone de notre temps présent. "Mon cœur me dit", déclare Antigone, une formidable actrice, la jeune Nahema Ricci, entourée d'actrices et acteurs qui sont dans la peau hypersensible de chaque personnage, plus vrais que nature.

Pour saluer ce film qui vous laissera des traces émotionnelles fortes, des pistes de réflexion à élargir, je vous confie un court poème du poète canadien: Leur cœur est ailleurs.

Leur cœur est ailleurs

Au ciel peut-être

Elles errent ici en attendant

Mon cœur est parmi d'autres astres parti

Loin d'ici

Et sillonne la nuit d'un cri que je n'entends pas

Quel drame peut-être se joue au loin d' ici?

Je n'en veux rien savoir

Je préfère être un jeune mort étendu

Je préfère avoir tout perdu.

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