Il y a "tant de lieux irradiés"

Irradiés de Rithy Panh, France-Cambodge, 2020, 98' - SÉANCES SPÉCIALES

Plus d'informations sur le festival ici : https://festival-resistances.fr/

b712e25-ogrj6-xodihmp-o-c-ziuxrk

« Nous ne pouvons être humains sans avoir aperçu en nous la possibilité de la souffrance, celle aussi de l’abjection. Mais nous ne sommes pas seulement les victimes des bourreaux ; les bourreaux sont nos semblables. » Georges Bataille, 1947

Comment témoigner de l’enfer ? Après avoir passé quatre ans de souffrance, de famine, de brutalités extrêmes, vu disparaître un à un les membres de sa famille, quels moyens a-t-on pour transmettre le mécanisme d’un génocide, dire la détresse individuelle infligée par l’exécuteur de basses œuvres et répétée un million de fois ?

Rithy Panh, rescapé de la folie Khmer rouge, a plongé avec sa caméra au cœur de cette autre bête immonde. Il a raconté son père, intellectuel, le courage de sa mère, ses frères et sœurs, l’arrivée des Khmers rouges, les déportations, la famine et l’épuisement au travail, les tortures, l’idéologie mortifère. Il a cherché leurs corps sans sépulture et fait parler les tortionnaires. Au fil de ses films, l’histoire est racontée par des témoins ou en voix off, à l’aide de maquettes, de poupées, et toujours reviennent les gros plans sur des doigts qui, avec précision, reconstituent le monde disparu ou décortiquent des grains de riz.

Évidemment, le Cambodge n’a pas le monopole de la terreur apocalyptique. Avec Irradiés, Rithy Panh ouvre son champ de réflexion au reste du Monde. L’abîme est vertigineux.

Ne détournons pas notre regard. Où que l’on soit, la tragédie que s’inflige l’Homme à lui-même n’a pas de limite. Il n’aura pas fallu plus de trois ans entre la décision de la « solution finale » qui planifie l’extermination industrielle des juifs dans les camps nazis et la mort instantanée de dizaines de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes par simple pression du doigt d’un pilote de l’U.S. Air Force qui largue sa bombe sur Hiroshima. La bombe, cette bombe, est l’outil le plus accompli du crime de masse.

Ne détournons pas les yeux car tous ces crimes sont conçus par des hommes de pouvoir et exécutés par des hommes et des femmes obéissant aux ordres.

Rithy Panh débute Irradiés avec la levée d’armées coloniales d’Afrique et d’Indochine qui seront anéanties dans la boue glacée de l’Argonne. Chaque homme qui reçoit son fusil, la pellicule le montre, ignore les conditions du désastre dans lequel il va mourir. Irradiés est riche d’images d’archives puissantes : le XXème siècle n’a pas seulement inventé le gaz Zyklon B et la bombe atomique, il a aussi mis au point la caméra. Et tout a été filmé. Rithy Panh ne nous épargne rien de ces images de mort issues de massacres sans fin. Elles sont insoutenables et, dans le même temps, d’une beauté troublante que redouble un dispositif de projection inhabituel. Deux voix, l’une féminine l’autre masculine se répondent dans un long poème funèbre, réflexion profonde sur la condition humaine.

La complaisance pour l’horreur et l’esthétisation de la mort au cinéma ont toujours été polémiques. La projection en 1935 du Triomphe de la volonté (Triumph des Willens) de Leni Riefenstahl, à la gloire du « Reich éternel », a rendus fascinants les moyens de l’adhésion de la nation allemande à l’idéologie nazie. Rithy Panh a utilisé quelques plans de Leni Riefenstahl, tout comme ceux filmés par l’armée américaine lors de la libération du camp de Buchenwald. Par un montage rigoureux et toujours renouvelé, jouant sur le fractionnement de l’écran en trois images, l’apparition de fantômes, les voix off et les silences, il échappe au piège de la fascination morbide pour une violence tellement photogénique qu’elle pourrait finir par donner raison aux bourreaux. Il n’y a pas de complaisance dans Irradiés.

Il ne faut pas détourner notre regard. Nous devons écouter Marceline Loridan raconter son histoire individuelle et la rattacher à l’histoire globale. Si nous voulons avoir les moyens de réagir face à la barbarie, nous devons savoir de quoi l’Homme est capable.

Seulement après, nous pourrons contempler les jeunes pousses d’herbe se frayant un chemin vers le soleil à travers les ruines d’Hiroshima. Comme Picasso plaçant l’éclosion d’un bourgeon sous la main qui porte le sabre de Guernica.

Manuel Meïer

Irradiés sera projeté samedi 10 juillet à 14h30 en présence du réalisateur

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.