Bloody Sunday: A Derry Diary

Festival Résistances (21-29 août 2020) - Zoom Irlande. Le collectif du festival Résistances vous propose des critiques de films sélectionnés lors de la 24ème édition.

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BLOODY SUNDAY : A DERRY DIARY, de Margo Harkin (2007
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Qu' il est long, le chemin qui mène à la paix ! Le chemin qui traverse les 1000 douleurs pour venir toquer à la porte de la réconciliation... La chanson séculaire de Tiperrary nous rappelle qu' en Irlande, toute l'Irlande, les chemins sont multiples, incertains, violents et brillant de 1000 éclats après de forts orages.

Elle sait tout cela, Margo Harkin, la réalisatrice de l' implacable Bloody Sunday: a Derry Diary ; elle le sait dans la moindre fibre de son être, elle est née à Derry, a milité à Derry, enseigné l'Art dans plusieurs établissements catholiques, rejoint une troupe de théâtre en liberté, elle a même créé une société de production vidéo et animé des ateliers d'éducation à l' image. Une expérience mature de regards croisés et fertiles.
Ses premiers films posent un œil différent sur des sujets qui dérangent une société refermée sur des traditions religieuses, morales et rétrogrades, en plus du conflit armé, de longue date, contre les Gouvernements de Londres, ce qui lui vaut "un brin de censure", mais aussi des sélections dans des festivals de renoms.

Bloody Sunday, donc, nous ramène à janvier 1972, une journée meurtrière, de mémoires meurtries, largement documentée par des chaînes internationales de télévision, des documentaires, articles, analyses, dans des dizaines de livres, journaux, magazines... Aurait-on tout dit de cet événement sanglant, jusqu'à la dernière goutte de vérité ? Il a fallu cette "bombe"posée par le Premier ministre conservateur, David Cameron à la Chambre parlementaire de Westminster, pour qu'éclatent des aveux, la vérité et un acte de contrition au plus haut sommet de l'Etat. Une lumière de vérité et de justice espérée depuis 38 ans !

La violence délibérée des troupes militaires sur les manifestants pacifiques, tuant 13 personnes, dont 3 adolescents, blessant gravement des douzaines, les destructions, l'énorme chaos, tout cela est "injustifié et injustifiable", s'excuse le 1er Ministre qui se dit "profondément désolé"... 38 ans après les faits avérés. C'est la vérité et la justice qui ont gagné ce jour-là, clament les survivants, les familles, les milliers de militants. Ainsi que la restauration de leur dignité, morts et (sur)vivants.

 Besom Productions - Bloody Sunday - A Derry Diary

Tout cela, Margo Harkin le documente par un entrecroisement d' archives d' époque, de témoignages, de rage et de douleur, de dignité impressionnante. Avec une équipe de tournage peu nombreuse, elle est au cœur des rencontres, des grandes réunions publiques, des confidences intimes. Pas de pathos, ni d'insistance partisane, juste la captation de paroles et d images qui nous font progresser dans la compréhension des événements et de leur contexte. On en sent alors la pulsation du temps, les déchirures de la douleur et l'intensité de la rage. Elle brasse large et ne recueille pas que les arguments à charge, dans un souci de nous fournir des éléments de l'autre camp, celui de "l'ordre légal". C'est ainsi qu'éclate la justice par le chemin de la légitimité et de l'innocence totale dans ce traquenard britannique. Et surtout la pugnacité sans relâche des milliers de voix qui ont refusé de se taire, marque atavique du "fighting spirit" gaélique.

Nous rendons hommage à Margo Harkin et son équipe de voltigeurs cinéastes, pour avoir su garder la tête froide dans ces nombreux vertiges, ces assassinats déplorables, elle, enfant de Derry, qui a voulu prendre sa part de combat par le documentaire. Ce pourrait être une histoire d'hier, d’aujourd’hui aussi, ailleurs, ici, dans les contrées où les pouvoirs colonialistes parlent de "troubles", "d'événements", de "rétablissement de l' ordre", etc. Quel ordre ? Mais quel combat, face à cela ? Celui que Milan Kundera appelait "le combat de la mémoire contre l'oubli" ?

Des années après, passant à Derry, du côté du Bogside, on pouvait lire ce graffiti à peine pâlissant: "Is there a life before death ?"Aujourd' hui, la vie a pris une amère revanche, fragile mais entêtée... "because it' s too easy to forget..."

G.B.

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