Le parti pris des corps et des maux

Festival Résistances (21-29 août 2020) - Thématique « le travail coûte que coûte ». Le collectif du festival Résistances vous propose des critiques des films sélectionnés à la 24ème édition

Résumé et bande-annonce disponible sur festival-resistances.fr

SAIGNEURS, de Raphaël Girardot et Vincent Gaullier (2017)

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Les récents foyers de contamination dans les abattoirs industriels ont attiré l’attention sur les conditions d’un travail peu valorisé. L’ambigüité de sens du titre, Saigneurs, donne le ton sur les intentions des auteurs du film.

Les procédés de filmage sont d’une grande sobriété : peu de mouvements de caméra, pas de musique additionnelle, pas d’effet de lumière, pas de voix off. Raphaël Girardot et Vincent Gaullier ont préféré laisser toute leur place aux gestes et à la parole des travailleurs.ses de l’usine d’abattage bretonne qui a bien voulu leur ouvrir ses portes.

Le résultat est remarquable. Les cinéastes avancent avec tact. Ils observent le travail et, à l’instar du coiffeur de Tel-Aviv dans Shoah, questionnent les ouvrier.ère.s œuvrant à leur poste. Emerge alors toute l’humanité de ces femmes et de ces hommes qui doivent donner le meilleur d’eux, dextérité et courage, dans un rythme ininterrompu.

Comme le double sens du titre, tout ici est construit par paires qui se complètent et se contredisent, à commencer par le décor et les costumes, d’un blanc froid immaculé, où, malgré les lavages incessants, le rouge du sang des bêtes a plus ou moins éclaboussé toutes les surfaces ; et puis la sophistication des plateformes d’acier, le tranchant des couteaux face au cuir et à la viande molle que l’on devine encore chaude ; ou encore le temps d’un travail frénétique et bruyant, et les temps de pause, silencieux, où quelques vaches suspendues par une patte se balancent mollement à leur crochet.

A part quelques meuglements dans le lointain, ou un mouton passant la tête, attendant son tour à un portillon, les bêtes ne sont là que par leur carcasse. Mais nous comprenons que les cinéastes jouent sur un autre effet de miroir : les os brisés, les articulations coupées, les viscères mises à nu, le corps des animaux reflète les douleurs articulaires, les blessures et l’usure des femmes et des hommes au labeur, une vache par minute, trois minutes de pause par heure.

Il y a aussi quelque chose d’une pratique religieuse dont les officiant.e.s, tout de blanc vêtu.e.s, rythment leurs journées par la chorégraphie minimaliste des échauffements qui se pratique seul.e ou à plusieurs, en ligne ou en cercle à chaque reprise de la chaîne. A moins que ce ne soient des gladiateur.trice.s qui enfilent leur casque et leur gant en côte de maille pour aiguiser le glaive utilisé contre le bœuf. Le sacrifice antique n’est jamais bien loin dans notre rapport à l’abattage des bêtes pour leur viande. Il est question de ce que l’on ressent quand il s’agit de couper la tête d’une vache qui était encore vivante dix minutes avant.

Toutes ces considérations nous permettent de pénétrer le sujet réel au plus profond de Saigneurs : l’expertise au travail, la maîtrise des gestes, la pénibilité, les salaires, la fatigue, les accidents, les maladies professionnelles, l’âge de celles et ceux qui n’ont pas le choix et doivent continuer pour gagner leur pain quotidien.

Une scène est pour cela très significative : un homme de cinquante et un ans, qui paraît en avoir soixante-cinq, est en entretien de carrière avec un beau trentenaire souriant qui lui explique que parfois, à son poste, il ne tient pas le couteau comme il le devrait, surtout quand il est fatigué. Cette simple confrontation pourrait être un résumé de ce qui se joue sous l’œil de la caméra durant tout le film : l’usure des corps, la dangerosité des outils, les cadences infernales, la fatigue de la journée et le côté paternaliste, technique et lisse de l’encadrement.

Ce film sera diffusé dans le cadre  de la thématique "Le travail coûte que coûte" à l’occasion du festival Résistances de Foix en Ariège - Pyrénées qui aura lieu du 21 au 29 août.

Manuel Meïer

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