Histoire pour tous

Srbijanka et Mila Turajlić ne comprennent pas quand on leur dit "chez nous, nous évitons de parler de politique. C'est un sujet de dissension". À l'heure où l'Europe est confrontée à des démons pas si anciens, elles nous rappellent à quel point il est nécessaire au contraire de se ré-approprier l'Histoire et de penser l'Europe notamment à travers l'exemple de la Yougoslavie.

La journée d’hier s’est ouverte sur une partie de collages et gâteaux avec l’initiation d’une dizaine d’enfants à l’art de l’affiche par la jeune illustratrice Nina Batinica et s’est terminée avec la projection de Cinémonstre, une compression de ses films précédents par Enki Bilal où les fans ont pu retrouver l’esthétique si caractéristique du dessinateur culte portée sur écran, et voir, par exemple, un Michel Piccoli taché de bleu quelque part sur la lune dans Tykho Moon. Hier s'est initié par ailleurs le cycle des rencontres littéraires qui se poursuit aujourd’hui à partir de 15h à la Librairie polonaise avec un dialogue entre Svetislav Basara et Emmanuel Ruben, puis entre Mira Popović et Julia Deck.

Moment particulièrement privilégié et mémorable que la rencontre sur "l’engament au féminin" à l’Espace des femmes — Antoinette Fouque, avec la réalisatrice Mila Turajlić et sa mère Srbijanka Turajlić. Remarquable de finesse et d’intelligence comme toujours, Antoine Perraud, journaliste à Mediapart, a débuté la discussion par un hommage à cette dernière, femme d’exception, démocrate convaincue – elle fut secrétaire d’État dans le premier gouvernement démocratique après la chute de Slobodan Milošević – qui, issue d’une lignée de magistrats, a opté pour les sciences et a été professeure en génie électrique à l’Université de Belgrade. Saluant chez la mère et la fille la force des convictions qui, chez elles, se transmet comme un héritage, il a longuement évoqué L’envers d’une histoire (présenté l'après-midi même au cinéma) "un film dont on ne sort pas indemne", précise-t-il, dans lequel Mila Turajlić, qui dénonce une prise d’otage de l’Histoire par le politique, ravive quelque cinquante ans d'une Histoire trouble à travers la figure de sa mère — et de leur appartement, qui fut nationalisé et divisé sous Tito. 

Srbijanka et Mila Turajlić à l'Espace des femmes en compagnie d'Antoine Perraud © S.C. Srbijanka et Mila Turajlić à l'Espace des femmes en compagnie d'Antoine Perraud © S.C.

Mila Turajlić a "grandi dans un pays qui n’existe plus", certes ; mais du salon de cet appartement, devenu véritable parloir politique, elle garde la manière et les habitudes. Comme sa mère, elle n'a de cesse de questionner le monde dans lequel nous vivons. Si elle a perdu la foi en la politique, en l'engagement, jusqu'aux manifestations de rue, elle continue de prôner l'esprit critique et le devoir de mémoire.

Toutes deux voient dans l’éclatement de la Yougoslavie une "métaphore de ce qui est en train de se produire en Europe. Le projet européen est victime de son succès. On oublie que l’Europe a été créée pour éviter une autre guerre. On oublie qu’elle s’est construite sur des batailles. Les jeunes pensent que la paix est un acquis. Rien ne l’est."

La réalisatrice Mila Turajlić © S.C. La réalisatrice Mila Turajlić © S.C.

Srbijanka Turajlić © S.C. Srbijanka Turajlić © S.C.

Antoine Perraud a rappelé que cette force dans les convictions, ce refus inconditionnel de dévier de celles-ci, était l’essence du non possumus latin, "nous ne pouvons pas", cœur de la résistance européenne.

Une passionnante discussion, qui s’est poursuivie sous le porche à l’extérieur où nous avons trouvé Srbijanka en train de débattre. À prolonger, ce soir, avec une autre figure de la résistance, le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, et lors du débat de clôture à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, lundi soir.

 

Rencontre exceptionnelle avec Oleg Sentsov

Dimanche 1erdécembre, 19h, Théâtre de la ville — Espace Cardin

Beaucoup d’émotions accompagnent cette rencontre avec le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov. Libéré par le Kremlin après cinq années d'emprisonnement arbitraire dans le Grand Nord russe à la suite d’un procès qualifié de « stalinien » par Amnesty International, Oleg Sentsov, avait été au cœur de notre édition consacrée à Kiev, il y a deux ans, avec notamment la première projection en France du film The Trial : The State of Russia vs Oleg Sentsov, de Askold Kurov, sur le procès-spectacle qui avait abouti à sa condamnation à vingt ans de prison, un grand débat sur les limites de la liberté d'expression organisé à l'Odéon-Théâtre de l'Europe et le lancement d'une pétition pour sa libération et celle des autres prisonniers politiques ukrainiens. Nous sommes donc particulièrement émus de l’accueillir cette année. Il viendra nous parler d’un combat qu’il poursuit et que nous nous devons de poursuivre avec lui, au-delà des murs de sa prison. Discussion animée par Sandrine Treiner, écrivaine et directrice de France Culture.

 

Belgrade, l’effervescence culturelle comme refuge

Lundi 2 décembre, 20h, Odéon-Théâtre de l’Europe

Avec la réalisatrice Mila Turajlić, le dessinateur Enki Bilal, les écrivains Alberto MangueletGoran Petrović.Discussion animée parSylvain Bourmeau, co-fondateur d'AOC et producteur de l'émission « La suite dans les idées » sur France Culture.

Belgrade, longtemps carrefour entre l’Orient et l’Occident, près de sept mille ans d’histoire, détruite ou bombardée plus de quarante fois ; Belgrade et son histoire récente, entre effondrement et reconstruction. La « ville Blanche » s’affirme pourtant aujourd’hui comme le cœur battant de la Serbie. Avec ses théâtres, sa Bibliothèque nationale, ses musées, ses centres culturels et ses nombreux festivals internationaux, elle est sur le plan culturel le foyer bouillonnant du renouveau.

 

Par Suzanne Côté 

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