Belgrade capitale - un entretien avec Mila Turajlić

Elle préside cette année l’édition du festival consacrée à Belgrade. Mila Turajlić, réalisatrice multi primée de Cinema Komunisto et de L’envers d’une histoire, concilie dans la réalisation de films documentaires sa passion pour le cinéma, l’histoire et la politique.

Mila Turajlić dans son film "L'envers d'une histoire" © Survivance Mila Turajlić dans son film "L'envers d'une histoire" © Survivance

Sous les fenêtres de l’appartement belgradois l’Histoire se joue. Mila Turajlić a dix ans lorsque la Yougoslavie disparaît avec la guerre civile. Sa mère, Srbijanka Turajlić, est l’une des principales voix de l’opposition à Milošević et de la révolution démocratique. À la rumeur des manifestations qui s’élève de la rue vient se mêler le bruit des conversations provenant de leur salon, où s’affrontent les positions politiques. Pour partager le même intérêt pour l'histoire et la politique, elle ne marchera cependant pas tout à fait sur les traces de sa mère : malgré des études en sciences politiques, elle préfèrera se consacrer au cinéma, voyant dans l’activité artistique « une arme plus subversive et efficace » que l’engagement politique, source de désillusion.

 

Mila Turajlić, vous avez accepté de présider cette édition consacrée à Belgrade. Quelle place occupe cette ville dans l’espace culturel yougoslave ?

Belgrade, la capitale de la Serbie, a toujours été un carrefour politique et culturel important. Pendant des siècles, elle fut à la frontière entre deux empires et deux civilisations. Ses rythmes et ses pulsions créatrices en restent toujours fortement influencés. Malgré tout, l’héritage est fermement ancré dans la résistance culturelle et politique qui a assuré la survie de la culture serbe pendant cette période et dans la lutte obstinée pour préserver cette identité.

Pendant une grande partie du 20ème siècle, Belgrade était la capitale de l’ambitieux projet Yougoslave, son infrastructure culturelle étant celle d’un pays dont le rôle s’était développé pour atteindre une importance mondiale. Avec une scène éditoriale active, un monde artistique bouillonnant, un milieu théâtral dynamique et une forte industrie cinématographique, les artistes yougoslaves avaient pris leur place dans les courants artistiques européens. Les échanges intellectuels et artistiques avec la France étaient particulièrement riches dans les années 1930 et encore en 1960 avec une génération d’écrivains, de peintres, d’architectes et de cinéastes qui créaient des ponts. En tant que ville d’accueil du forum fondateur du Mouvement des non-alignés, Belgrade s’est également retrouvée au cœur des échanges avec des pays émergeants d’Afrique et d’Asie, célébrant un esprit commun de résistance. Cette résilience de Belgrade allait lui servir au moment de la dissolution de la Yougoslavie, dans les années 1990, l’isolement politique et économique du pays faisant de la culture le seul domaine vital de réflexion intérieure et d’expression extérieure. Avec l’inauguration d’un nouveau chapitre politique en 2000 une nouvelle génération s’est manifestée, ayant comme intention nette de réclamer sa place dans la construction d’une scène culturelle qui reflète ses expériences et ses identités.   

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos du choix des invités du Festival et de ce que représente un tel événement comme lieu d’échanges, de partage, de circulation des idées ?

Absente de la scène européenne pendant une longue décenniela Serbie a acquis une image façonnée par la médiatisation extrême dans laquelle je ne me reconnais pas (c’est en partie la motivation de mon dernier film, de proposer un autre point de vue ou un autre aperçu de nos expériences vécues). Avec sa situation à la frontière politique de l’Europe, il devient encore plus crucial de faire connaître la Serbie et d’essayer de ré-établir un pont qui changera les perceptions. Le fait que cette rencontre ait lieu grâce à l’art est pour moi la partie la plus stimulante. Cela permet des découvertes inattendues, des échanges de ressentis, des partages de vécus, cela crée un espace pour des relations plus étroites et des réflexions communes et peut, à mon avis, approfondir la compréhension de notre trajectoire.

Les invités du festival représentent cette nouvelle force, le dynamisme des idées neuves. Leur expression est indissociable de l’activisme politique et de la résistance qui défie les structures du pouvoir dans la Serbie d’aujourd’hui. C'est le cas de Milena Bogavac, dont l’exploration de nouvelles formes théâtrales a galvanisé tout une génération de jeunes en quête d’une voix propre, les a encouragés à fouiller dans des zones douloureuses et nécessaires. Des salles de musique les plus prestigieuses du monde (Carnegie Hall, etc) nous vient l’un des succès les plus marquants de la scène musicale contemporaine serbe, LP Duo, qui ont construit leur réputation d’abord à l’international, interprétant les nouveaux classiques avec un souffle rock. L’expression artistique de Dunja Jocić lui a apporté une renommée internationale dans le monde de la danse, démontrant la fluidité avec laquelle son travail franchit les frontières. En même temps, l’hommage à une génération d’artistes consacrés et célèbres nous fournit un contexte, nous aide à mesurer la distance parcourue, comme dans le cas de l’œuvre de Bora Ćosić. L’un des aspects les plus réjouissants de la programmation est selon moi qu’on y retrouve des artistes très connus d’un public français qui sera peut-être surpris de découvrir leurs origines serbes : qu’on y présente, par exemple, l’immense œuvre d’Enki Bilal et le travail de Danilo Kiš.

 

Cinema Komunisto © Mila Turajlić Cinema Komunisto © Mila Turajlić

 

Vous accordez une large place dans vos films (Cinema komunistoL’envers d’une histoire) aux images d’archives, au travail de mémoire. D’une certaine façon, l’histoire récente de la Serbie, ses révolutions et nombreuses secousses, n’a-t-elle pas ensemencé l’ensemble de la production artistique du pays ? Y a-t-il selon vous une quête d’identité chez les artistes serbes aujourd’hui ?

En trente ans nous sommes passés du communisme à une période de nationalisme virulent suivie de tentatives de construction d’une démocratieCes turbulences politiques ont été caractérisées par des ruptures. Et chaque nouveau système abordait le passé de la même manière – effacer et oublier. Par conséquent, l’historiographie n’a jamais réussi à recoudre notre histoire. Le travail d’archive a pour moi une importance politique, dans la préservation et la réactivation de notre passé, principalement comme une invitation au dialogue avec les jeunes et les générations futures. Mon travail sur la mémoire est, je crois, une réponse à cette violence de l’oubli et à cette amnésie du récit. Un pays sans mémoire est un pays sans identité, et dans le travail des artistes serbes je distingue clairement une quête dans ce sens ainsi qu’un rejet des catégories simplifiées ou des explications réductrices. Je crois que la production artistique émergeante de la Serbie d’aujourd’hui œuvre à construire des récits là où des ruptures se sont produites et à s’approprier des espaces d’où la mémoire a été anéantie.  

 

Vous avez choisi de parler dans une discussion avec le politologue Jacques Rupnik prévue à l'Odéon-Théâtre de l'Europe du Mouvement des non-alignés - cet effort historique des pays du tiers-monde, rejoints par la Yougoslavie, à se constituer en une puissance à même de défendre des intérêts communs et de s’arracher à l’invisibilité sur une scène politique alors occupée par les affrontements entre États-Unis et URSS. Que pouvons-nous apprendre à propos du temps dans lequel nous vivons à partir de la lecture de cet épisode des années 1960 ?

En Yougoslavie, les années 1960 ont été une période d’ouverture et de solidarité avec les mouvements progressifs de libération du monde entier. La deuxième plus grosse manifestation de protestation suite à l’assassinat de Patrice Lumumba a eu lieu à Belgrade en 1961. La vision politique du Mouvement des non-alignés a été formée dans un monde qui était très divisé et aujourd’hui on retrouve des échos de cette même atmosphère. Ce qui rend l’idée du Mouvement des non-alignés particulièrement pertinente de nos jours, c’est la croyance en l’existence d’une troisième voie. Que nous ne sommes pas condamnés à un monde divisé et polarisé, qu’il existe un intérêt global commun pour la paix et l’égalité. Le projet a échoué tragiquement mais cela n’invalide pas ce rêve ni son importance aujourd’hui.

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