Deux colosses de la littérature serbe et leur admirable traducteur

Un entretien avec les écrivains Svetislav Basara et Goran Petrović et le traducteur Gojko Lukić.


Gojko Lukić
, vous avez traduit certains des plus grands auteurs contemporains serbes, David Albahari, Svetislav Basara, Vladan Matijević, Milorad Pavić, Goran Petrović, Aleksandar Tisma, entre autres. De quelles humeurs, de quoi est faite l’âme de la littérature serbe ? Martine Laval qualifiait dans Télérama la bande d’auteurs serbes invités à la médiathèque de Lomme « d’incorrigibles facétieux ». Je me souviens également d’un David Albahari mettant fin à un échange avec le public lors d’une rencontre parisienne sur ces mots : « D’autres questions ? Non ? Alors, peut-être avez-vous des réponses? ». À quoi reconnaît-on un auteur serbe?

L'âme de la littérature serbe est une superbe ratatouille faite de diverses aspirations poétiques, esthétiques et idéologiques, mais que certaines épices rendent unique. (Je me souviens de la journée pleine de facéties évoquée par Martine Laval. La manifestation littéraire en question se tenait sous le chapiteau du Centre régional des arts du cirque de Lomme où, de temps à autre, aux voix des auteurs serbes invités se mêlait celle du coq de la ménagerie. Le volatile fut promptement considéré par les auteurs comme leur pair, Goran Petrović s'enquit de l'avenir du chantre emplumé, et le maire de Lomme promit solennellement que le complément au vin ne serait jamais accolé à ce coq-là). Humour, ironie, dérision, autodérision, une bonne poignée de hardiesse intellectuelle, une louchée d'imaginaire déboutonné et quelques pincées de démesures, voilà les poivres et les piments de la revigorante ratatouille qu'est l'âme de la littérature serbe.

À quoi on reconnaît un auteur serbe ? Au fait que son costume d'écrivain serbe craque aux coutures pour laisser respirer l'écrivain du monde qu'il est en réalité.

Vous êtes né en ex-Yougoslavie mais vous vivez en France depuis longtemps. Votre appréhension de la Serbie passe en grande partie par la connaissance de sa littérature. Avez-vous en écho aux bouleversements qu’a connu le pays constaté des changements, une évolution dans le roman, est-ce que les secousses de l’histoire se sont inscrites dans la forme même de ce dernier, ont eu un impact sur la façon d’écrire et de dire le monde ?

Il est vrai que de toutes les Serbie, c'est la Serbie littéraire que je préfère. J'ai même le sentiment que la littérature serbe est plus grande que la nation serbe. Quant à savoir si les bouleversements des années quatre-vingt-dix ont chamboulé la poétique du roman serbe, je dirais que non. Ils ont changé beaucoup de choses, infligé d'infinies blessures, autant aux écrivains qu'aux analphabètes, ils ont enrichi la thématique de l'infamie autant dans la littérature que dans le silence des cœurs, mais n'ont pas révolutionné l'art du roman. En fait, celui-ci n'avait pas cessé de faire ses révolutions depuis la mort précoce du réalisme socialiste, suite à la rupture de Tito avec Staline en 1948. On ne peut pas en dérouler l'historique ici, mais, par exemple, Danilo Kiš à lui seul a été une de ces révolutions. C'est donc hautement évolué, en pleine maturité, que le roman serbe a accueilli la catastrophe. Contrairement à la politique, qui se trouvait dans une immaturité affligeante.

 

Comment en êtes-vous venu à la traduction ?

Gojko Lukić © S.C. Gojko Lukić © S.C.

Imperceptiblement. Vivre dans deux langues et deux cultures très différentes me poussait à un jeu mental consistant à creuser sans cesse des passages entre ce qui s'affirmait de plus en plus comme les deux moitiés de moi-même. Ainsi dédoublé, je traduisais une moitié de moi à mon autre moitié et à mon entourage du moment. De là à concevoir le désir de traduire une littérature que je connaissais bien dans une langue qui la connaissait peu, il n'y a eu qu'un petit pas de geisha à faire. Les circonstances favorables m'ont aidé à faire ce petit pas, puis beaucoup d'autres, si bien que je suis devenu une geisha accomplie.

 

Vous êtes également conseiller littéraire : nous vous devons en France la connaissance de nombreux auteurs serbes. Qu’est-ce qui motive vos choix ?

Tomber amoureux d'un livre, ou d'un auteur, reste le motif favori de mes choix, mais si l'on doit conseiller, on ne peut faire l'économie de nombreux paramètres plus objectifs. Et l'objectivité peut mener loin et nous éloigner de nos amours. On peut à la fois ne pas aimer un livre, le trouver excellent et le conseiller. Ou alors aimer un livre, être convaincu qu'il n'a aucune chance de fonctionner dans la langue ou la culture d'arrivée et le déconseiller. Quant au terme même de conseiller littéraire, c'est Yannick Guillou, chez Gallimard, qui le premier l'a appliqué à ma personne. Depuis, ce titre a peu à peu pris place dans mon « cocorico vitae » et me fait toujours un peu rigoler. Ça fait si sérieux !

 

Tout ce que je sais du temps © G. Petrović, trad. G. Lukić, éd. Noir sur Blanc, "Notabilia" Tout ce que je sais du temps © G. Petrović, trad. G. Lukić, éd. Noir sur Blanc, "Notabilia"
Goran Petrović, votre dernier livre traduit en français, Tout ce que je sais du temps est un recueil de nouvelles qui, contrairement à vos romans, présente une perspective plus intimiste, plus proche de l’autobiographie, voire de l’autofiction. Pouvez-vous nous parler en quelques mots de ce recueil ? 

Je suis ravi que, après quatre romans, les lecteurs français puissent découvrir mon travail sur les formes brèves. Il s'agit, parmi tous les choix possibles, de celui – excellent, au demeurant – du traducteur Gojko Lukić. Les nouvelles y sont disposées en quatre cycles, comme quatre mouvements d'une composition pour orchestre de chambre. Et alors que pour une symphonie de nouvelles on doit réunir toute une philharmonie de moyens littéraires, concilier beaucoup de choses, jusqu'aux desiderata et à l'amour-propre de l'auteur, ici le nombre d'instruments littéraires est plus réduit, il n'y a pas de grandes visées, mais en revanche tout est plus proche, plus spontané, plus intime. Une histoire brève semble se passer dans l'immédiat, en compagnie du lecteur imaginaire, il n'y a pas de rampe comme au théâtre, pas de scénographie compliquée, les costumes, ce sont nos vêtements de tous les jours, rien n'est hissé sur un podium, sur une chaire, il n'y a même pas celui dont la tâche est de diriger ou de mettre en scène. (Il faut dire aussi qu'il n'y a pas non plus le « battage » qui accompagne la sortie d'un roman, celle des recueils de nouvelles est toujours plus modeste). Tout se passe, du moins je l'espère, comme s'il s'agissait d'une rencontre fortuite, où l'on engage une conversation, où l'on se fait des confidences… La littérature n'est que la forme écrite d'un des besoins humains fondamentaux, celui de parler aux autres, de leur raconter quelque chose, ainsi que de les entendre parler, de les écouter.

En 2006, commentant le fait que vous habitiez toujours la petite ville où vous êtes né, à 200 km de Belgrade, vous confiiez au journal La Croix : « Pendant longtemps, la seule solution, en Serbie, c'était de s'enfermer en soi-même. On s'y trouvait plus au large qu'au dehors, tant le dehors étouffait dans son histoire, dans ses regrets, dans ses rêves en déroute. Cela change, désormais. » Ce désir de porosité, de continuité d’un temps à l’autre, d’ouverture d’un lieu à un autre, de circulation entre rêve, réalité et fiction, est très inscrit dans vos livres. Ce sont, dans Soixante neuf tiroirs, des lecteurs qui se rencontrent réellement dans le temps et l’espace du livre qu’ils sont en train de lire ; ou encore, dans Le Siège de l’église Saint-Sauveur, un monastère suspendu entre terre et ciel dont les fenêtres s’ouvrent sur le passé, le présent et le futur. Est-ce que ce n’est pas l’œuvre de toute la littérature de faire sortir de soi et se dire en refermant un livre : « Cela a changé » ?

Les mots que vous citez me confirment dans l'idée que les écrivains ne devraient pas donner d'interviews. Oui, il est vrai que mon pays et le monde entier changent, mais pas en mieux. Notre civilisation est informée, mais a de moins en moins de connaissances… Notre civilisation dispose de toutes sortes d'instruments qui permettent de situer avec précision la position des choses dans l'espace, mais on dirait que nous avons besoin non seulement d'« attester » au moyen des selfies notre présence en tel lieu, mais encore, par exemple, ce qui se trouve dans notre assiette, ce que chacun de nous s'apprête à manger… Nous n'avons jamais eu plus de facilités pour voyager, mais le gros du temps de nos voyages nous le dépensons à filmer ce que nous avons manqué de regarder avec attention… On prétend que nous avons de plus en plus de possibilités de choix, mais ce simulacre de choix concerne de moins en moins l'essentiel… Nous produisons d'abord l'acheteur, puis le produit… Avec tout cela, le livre, lui aussi, hésite sur la question de savoir s'il est une construction de l'esprit humain, ou une simple maquette…

On vous compare parfois à Borges, peut-être parce que vous avez été, comme lui, bibliothécaire, mais sans doute aussi parce que vous partagez avec lui certaines fascinations. Y aurait-il, relié par quelque corridor dérobé, un lieu de passage entre la bibliothèque de Goran Petrović et celle de Borges ?

Tous les livres écrits jusqu'à présent, qu'ils figurent sur les listes des livres les plus lus ou n'intéressent à tel point personne que même les bouquinistes n'en veulent plus, qu'ils soient dans les célèbres bibliothèques des métropoles ou oubliés sur l'étagère la plus basse d'une bibliothèque de village, tous les livres en toutes les langues, dans les vitrines des boulevards, dans les sacs à dos des jeunes, sur les tables de chevet anciennes, entre une assiette de soupe et le lecteur, sous un oreiller, et même ceux déposés dans des cimetières (il m'est arrivé de voir sur la tombe de Baudelaire un dictionnaire franco-polonais, que le vent feuilletait), tous les livres du monde – ne font qu'un. Ma grand-mère avait dans sa maison juste quelques livres, je me souviens de l'inévitable Clef des songes, mais aussi d'un petit volume, une sorte d'almanach, avec des conseils sur le temps des semailles et des récoltes, les jours de marché, les dates des foires, des fêtes de village et des grandes assemblées populaires dans toute la Serbie… Ma grand-mère ne connaissait pas Rabelais, mais je me dis, peut-être à tort, que son almanach avait des liens avec Gargantua et Pantagruel. De la même manière, il peut aussi y avoir un lien entre le grand et l'unique Borges et un certain Petrović. D'ailleurs, l'Argentine est bien au-delà de l'océan, mais le Jardin aux sentiers qui bifurquent se trouve dans ma chambre, dans la bibliothèque à droite de mon bureau, sur le cinquième rayonnage en partant du bas, à la sixième place dans la rangée, tout près de Gogol, pas loin de Cent ans de solitude, de Terra nostra, de Marelle… Qui pense qu'il s'agit ici de l'inventaire d'une modeste bibliothèque personnelle – se trompe. C'est de l'anatomie du corps et de l'âme humains que l'on parle, de la plus précise des géographies de la terre, et peut-être même du summum de l'astronomie.

 

Le coeur de la terre © S. Basara, trad. G. Lukić, éd. Noir sur Blanc, "Notabilia" Le coeur de la terre © S. Basara, trad. G. Lukić, éd. Noir sur Blanc, "Notabilia"
Svetislav Basara, le héros du Cœur de la terre, votre dernier roman traduit en français, est Friedrich Nietzsche. Qu'est-ce qui vous a poussé à augmenter sa biographie de trois mois imaginaires ? Qu'aviez-vous envie d'ajouter, de corriger, d'éclairer, ou peut-être de soustraire, de flouter, d'ébranler dans le phénomène appelé Nietzsche ?

Bien que je ne sois pas un adepte de la philosophie de Nietzsche, je suis toujours fasciné par sa biographie, et surtout par son style ; dommage qu'il ait écrit des traités philosophiques et non pas des romans. Pourquoi ai-je mené Nietzsche à Chypre ? Parce qu'il n'y était pas à sa place. C'est justement pourquoi il était mieux là, même si, étant mort depuis longtemps, il ne pouvait le savoir. Nietzsche à Florence, c'est un lieu commun, Nietzsche à Londres — plus encore, mais il n'y est pour rien, on a accolé à son nom tant d'étiquettes paraphilosophiques et parapolitiques que sous l'épaisseur de toutes leurs couches on ne voit plus Nietzsche, ce à quoi sa propre sœur a contribué. Comme il n'a jamais été à Chypre — ni désiré y être — il pouvait y faire ce que je croyais qu'il y aurait fait, et écrire ce que j'ai écrit à sa place.

Vous conviez souvent dans vos œuvres des personnages historiques réels. On peut y rencontrer Andreotti, Atatürk, François-Ferdinand d'Autriche, Dostoïevski, Wagner, Staline, Lou Salomé et bien d'autres.  Il y en a dont la présence est pour ainsi dire récurrente : Freud et Nietzsche. Vous n'en finissez pas de régler vos comptes avec ces deux-là ?

Pourquoi inventer des personnages de roman quand la prétendue Histoire en est pleine. Il suffit de les placer dans des circonstances fantastiques et, par automatisme, ils se conduiront comme ils le feraient si ces circonstances étaient réelles. Pour moi, par exemple, Staline et Atatürk sont bien plus pittoresques que Mme Bovary. Imaginez l'homme qui serait capable d'obliger en vingt-quatre heures les Français à abandonner l'alphabet latin pour se servir de l'écriture arabe. Il y a beaucoup de ressemblance entre Atatürk et Nietzsche, entre Staline et Céline. En fait, je ne règle pas du tout mes comptes avec les messieurs mentionnés plus haut, mais je me sers d'eux pour régler mes comptes avec moi-même.

Comment voyez-vous l'état actuel du monde ?

Comme une époque où s'est pour ainsi dire perdue toute différence entre gens honorables et canailles, entre grands artistes et illusionnistes de foire. En termes médicaux, la pression systolique et la pression diastolique du monde sont presque à égalité.

Y a-t-il un salut pour l'homme ?

Oh, oui. Bien sûr. Tout ceci — et c'est pas mal de choses — existe pour être sauvé. Ce sera un processus long et douloureux, mais, on le sait, aller chez le dentiste aussi est douloureux. René Girard le voit ainsi : le Logos vient quand tout semble perdu, quand on croit qu'il est trop tard. D'évidence, il n'est pas encore trop tard, bien que tout paraisse perdu.

Nous aurons le plaisir de vous voir à Paris au mois de novembre lors du festival Un Week-end à l'Est, qui, après Varsovie, Kiev et Budapest, sera consacré cette année à Belgrade. Comment caractériserez-vous la capitale de votre pays ?

Comme un mix architectural et culturel de Nietzsche et de Bouvard et Pécuchet. Ça vaut tout de même le coup d'œil.

 

Propos recueillis par Suzanne Côté

Un grand merci à Gojko Lukić pour son aide et pour la traduction.

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