Olivier Pratte : Votre pratique semble avoir beaucoup évolué. Avant les performances éphémères, si on peut les appeler ainsi, pour lesquelles vous êtes connu, est-ce que vous pratiquiez un autre art?
Dan Perjovschi : J’ai étudié dans une académie des Beaux-Arts, en essayant de faire de grandes œuvres [rire], mais avec la chute du communisme dans mon pays, j'ai intégré l’équipe éditoriale d’un hebdomadaire de Bucarest qui s’appelle Revista 22, en référence au 22 décembre 1989, une date importante de la Révolution roumaine qui correspond au renversement de Ceaușescu. Mes dessins ont évolué vers un style plus direct, plus axé sur des sujets de la réalité roumaine, en phase avec la vocation politique du magazine. D’une certaine manière, mon travail sur la scène artistique et mon travail journalistique ont fusionné, si bien que dans les années 2000, j’ai commencé à dessiner directement sur l’architecture.
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OP : Par « directement sur l’architecture », vous voulez dire directement sur des éléments architecturaux?
DP : Oui, directement sur le sol d’abord, puis plus tard sur les fenêtres. J'ai toujours eu une pratique assez nomade. Cela s’explique aussi par la pénurie de ressources qui a longtemps régné en Roumanie. Il n'y avait d’infrastructure pour fabriquer des caisses, payer des assurances, et ainsi de suite. J'étais donc en quelque sorte contraint par la vie de trouver des solutions, de me rendre sur des lieux et de dessiner sur le vif.
OP : Avec les éléments que vous aviez soudainement sous la main ?
DP : Au début, j’utilisais un simple feutre qui est devenu plus épais et plus résistant au fil du temps. C’est le sujet de mon travail depuis vingt ans, le feutre, ou plutôt l’instant où je dessine, que ce soit au Royaume-Uni, en France, dans une ville ou une institution en particulier, peu importe où dans ce monde. C'est comme du journalisme, un commentaire à chaud.
OP : Est-ce que cela implique une démarche entièrement spontanée?
DP : Pas du tout. Il faut comprendre que j’ai maintenu une pratique de réflexion sur les réalités sociales et politiques pendant des années pour le compte de Revista 22, et grâce à laquelle j’ai été capable d’aborder n'importe quel sujet et de le transformer en image.
À Paris, j’apporterai des dessins de projets antérieurs qui s’intégreront pourtant de façon nouvelle à l’évènement. Certains ont été réalisés il y a dix ans, mais ils sont toujours là. Je les installerai. S’ensuivra une discussion avec le public, et en fonction de ce qui émerge et de la réflexion que j’aurai déjà murie sur plusieurs sujets, je ferai alors quelques coups de feutre.
OP : Les dessins que vous apporterez à Paris sont, j’imagine, liées à des thématiques françaises?
DP : Bien sûr, ils sont mêmes liés à Paris. Des Gilets jaunes à Macron en passant par le Big Mac [rire]. Je les traiterai tout simplement différemment. Et en parlant aux gens sur place, je trouverai probablement de nouvelles idées. Je traiterai de la guerre en général, de l'OTAN, de Trump. De ces jeux de pouvoir desquels on est tant témoins aujourd’hui. De la montée généralisée de la droite…sauf à New York [rire]. Pour le Week-end à l’Est, un contexte me sera aussi donné, puisque Bucarest sera à l’honneur. Vous ne le saviez peut-être pas, Bucarest était surnommée le « petit Paris » au début du XXe siècle de par son architecture et du fait qu’elle était un important foyer culturel. Je vais jouer avec le terme « petit ». Je plaisante souvent en disant que maintenant, elle est juste « petite » [rire]. Mais honnêtement, c’est encore une très grande ville, de plusieurs millions d’habitants.
OP : La version du socialisme que vous avez connue doit être assez éloignée de ce que l’on va vivre à New York avec l’élection de Zohran Mamdani…
DP : Vous savez, le régime communiste roumain était une dictature terrible. Très isolée. Très brutale. Maintenant, des amis occidentaux martèlent que la Roumanie n'était pas communiste, mais fasciste. Le socialisme que j'ai connu ne marche pas. Ce n'était qu'une façade pour une dictature sanglante qui avait une mainmise sur le peuple. L'art des années 60, 70, 80 et 90 nous a frappés de plein fouet. Quand la Roumanie a exposé Picasso pour la première fois, on a crié à l'impérialisme. Je n'oppose pas le communisme au capitalisme. J'oppose un pays non démocratique à la démocratie. Pour un artiste comme moi, le système dans lequel j’ai grandi n'était pas bon. C'est pourquoi je dessine ce que je dessine. Chaque semaine, j'observais comment un pays se transformait. Dans le monde des arts, on est passé de représentations monolithiques à une scène artistique plus diversifiée. On est encore en pleine mutation. J'ai travaillé pour Revista 22 pendant trente-cinq ans. A mon arrivée, le tirage était de 250 000 exemplaires et la rédaction comptait trente personnes. Aujourd'hui, nous ne sommes plus que trois. Et seuls deux mille cinq cents numéros sont imprimés. Le tirage papier est en baisse. Les mœurs changent. Récemment, à une performance, j’ai rencontré des gens de tous âges, allant de dix à quatre-vingts ans.. Beaucoup de jeunes sont très intelligents. Si je me compare à eux au même âge, je ne savais pas grand-chose. L’avenir est prometteur, mais d’un autre côté, leurs références sont différentes. Elles sont d’un monde à propos duquel je n’ai aucune idée [rire].
J’ai écrit une fois que dans le futur, on nous implantera des puces qui nous permettront de parler des langues comme le français à notre guise. Mais puisque nous les Roumains sommes très pauvres, nos puces seront de seconde main et on nous reconnaîtra facilement dans la rue parce qu’on se tapera toujours la tête pour redémarrer la puce [rire]. Pour moi, faut prendre cette métamorphose du monde avec humour.
OP : Pour vous, l’humour est une solution à nos maux de société ?
DP : C’en est absolument une. J'utilise toujours l'humour. Disons-le comme ça. J'essaie de faire des dessins plus empathiques. Il y a beaucoup de haine sur les réseaux sociaux, on s’y lance de véritables guerres. Un commentaire est publié, et aussitôt, le troisième commentaire en réponse à celui-là est agressif. J'essaie de faire ma part pour changer ça.
OP : C’est difficile, n’est-ce pas ?
DJ : C'est très difficile. C'est de plus en plus difficile [rire]. Voyez-vous, je dessine en noir et blanc, et pourtant, j’essaie de nuancer.
OP : Comment fait-on pour nuancer en noir et en blanc?
DP : Pour un même sujet, je peux avoir trois interprétations différentes dans la même pièce. Je suis généralement du côté des manifestants, mais toutes les manifestations ne sont pas légitimes. Je critique le pouvoir en place, mais aussi ceux et celles qui le contestent.
Dans un dessin, par exemple, on voit des manifestants. Une dizaine d’entre eux se tiennent ensemble alors que deux autres sont en retrait, là où l’on lit « SMOKING SECTION » [rire].
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OP : Votre utilisation des mots a beau être minimaliste, on sent quand même leur portée. Est-ce que je me trompe?
DP : J’ai des listes de mots slaves essentiels sur moi en tout temps, et quand je les traduis dans d’autres langues, j’en tire parfois quelque chose de visuel. Certaines lettres de l’alphabet polonais, par exemple, peuvent avoir une signification en roumain ; je crée des histoires à partir de leur signification commune. Prenons le mot « solidarité ». En roumain et dans les langues slaves, il signifie « don ». Jouer avec cela peut créer des espaces, de nouveaux récits. Des possibilités sans fin.
Dessinez-vous?
22Visconti, 22 Rue Visconti, Paris
Du 20 au 29 novembre
Ouvert tous les jours de 14 h à 19 h
Site du festival : www.weekendalest.com