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Billet de blog 16 nov. 2021

Face au pouvoir. Les symphonies animées de Theodore Ushev

Une interview avec le cinéaste d’animation Theodore Ushev, parrain de l’édition. Où il est évidemment question de cinéma, mais aussi de mathématiques, de mutation de la démocratie, de bottin téléphonique et de joaillerie.

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Theodore Ushev © Boryana Pandora

Né en 1968 à Kyustendil, Theodore Ushev s’établit à Montréal en 1999 pour des raisons professionnelles sans pour autant rompre ses liens avec la Bulgarie et Sofia, la mer Noire et la forêt de la Strandja…  Son dernier film, Physique de la tristesse (2019, sélection officielle pour l’Oscar du meilleur court métrage d’animation et Cristal du court-métrage au Festival du film d’animation d’Annecy) a été génialement réalisé, dans une entreprise un peu folle, tant le travail était colossal : il a peint à l’encaustique les quelque 15 000 images du film. Le résultat est éblouissant. Les films de Theodore Ushev impressionnent durablement. Tous. Frémissement des images, qui s’enchaînent parfois en un précipité hallucinant et où, dans la virtuosité du montage, s’entremêlent une narration, intime, incarnée, inquiète, questionneuse, et la musique, soigneusement choisie, prégnante, puissante, l’ensemble s’accordant en des effets de culmination frisant parfois l’apocalyptique. Que ce soit dans le choix de la forme, des outils et des matériaux utilisés ou des effets de montage, chaque film de Theodore Ushev représente un défi technique. Son style, son goût pour l’expérimentation et les thèmes forts, récurrents, obsédants qu’il aborde, font de lui l’un des cinéastes d’animation les plus remarquables d’aujourd’hui.

L'homme qui attendait © Theodore Ushev

Theodore Ushev, votre prochain film, actuellement en post-production, n’est pas un film d’animation. Comment en êtes-vous venu à passer au cinéma tourné en temps réel ? Et vous avez choisi la Bulgarie comme lieu de tournage. C’était important que cela se passe là-bas ?

C’est arrivé tout à fait par hasard, comme tout dans ma vie. Un certain réalisateur m’a proposé de réaliser un film et je me suis dit pourquoi pas. C’est un film dystopique et assez abstrait qui parle de monde imaginaire. Il n’y a pas de lieu précis, cela pourrait se passer dans n’importe quel pays du monde. Mais c’était important pour moi de filmer là-bas. J’aime travailler avec les Bulgares. Ça m’aide. C’est comme un bébé qui fait ses premiers pas : il y arrivera mieux s’il est entouré de proches, qui parlent sa langue. Je me sentais plus à l’aise.

Chacun de vos films, du premier au dernier, engage un dialogue avec d’autres œuvres. L’Homme qui attendait (2006) s’inspire d’une nouvelle de Kafka et intègre des images d’archives tirées de Berlin, Symphonie d’une grande ville de Walther Ruttmann sur une musique d’Arvo Pärt ; Gloria Victoria (2012) s’inspire de La Fin de l’histoire et le dernier Homme de Francis Fukuyama et est rythmé par la Symphonie n° 7 de Chostakovitch ; Sonámbulo (2015) s’inspire de la poésie de Garcia Lorca, convoque la peinture de Joan Miró et le cinéma de Norman McLaren. Votre dernier film, Physique de la tristesse est inspiré (comme Vaysha l’aveugle, 2016) d’un roman de Guéorgui Gospodinov… Image, narration, sont étroitement liées. Ce dialogue engagé avec d’autres créateurs semble constitutif de votre travail. Elle est nécessaire, cette extériorité ?

Le cinéma d’animation, c’est l’art ultime pour moi. Il réunit tous les arts - et pas seulement visuels : les arts au complet - la littérature, la musique, les arts plastiques… Tout est là. J’adore m’inspirer d’une œuvre préexistante. Je dis bien m’inspirer, pas de suivre à la lettre, pas de faire de simples illustrations. Et je ne m’inspire pas seulement de la littérature : je peux faire un film d’après les pages jaunes, un répertoire téléphonique (qui est aussi un livre) ou un film dont le point de départ est le dictionnaire français – anglais. C’est important d’avoir un point de départ, qui sert de tremplin, un livre, une musique, à partir duquel je peux me lancer et donner libre cours à mon imagination. Partir de quelque chose qui existe déjà et l’investir de mon propre regard. Poursuivre la réflexion qui y est engagée, pour aller encore plus loin.

Gloria Victoria © Theodore Ushev

Vous aviez déjà avec Tower Bawher, premier film de votre trilogie sur la relation entre art et pouvoir, abordé la question de votre héritage culturel. Vous avez fait ce film, très inspiré par le constructivisme russe, « pour vous guérir de vos souvenirs », dites-vous. La teinte est différente, profondément mélancolique, dans Physique de la tristesse, qui transporte dans un registre plus intime. Le film est dédié à votre père, qui était peintre abstrait (notamment créateur d’affiches de propagande pour le régime soviétique), disparu alors que le film se préparait. Votre regard a changé sur la Bulgarie au fil des années ?

Tower Bawher est plutôt une réflexion sur les systèmes totalitaires dans leur rapport à l’art, pas nécessairement une réflexion sur la Bulgarie. J’ai bien connu ce monde-là, je me sentais assez à l’aise pour aborder ce thème et raconter cette histoire – si on peut parler d’histoire, car c’est un film totalement abstrait. Ce que je peux dire de cette trilogie, dont chaque partie s’inspire d’un livre, c’est qu’elle n’a pas été pensée comme une trilogie. J’ai commencé Tower Bawher sur un simple coup d’inspiration. J’ai fait le film en trois jours, tant ça m’était facile de travailler sur le sujet. Grâce à ces trois films, je me suis fait établir au Canada comme cinéaste d’animation - avec sa propre langue, lié à une époque particulière, au régime totalitaire, pas nécessairement à un lieu précis, la Bulgarie, mais à l’un des endroits soumis à ce régime. La relation entre le petit homme et le pouvoir, c’est un thème qui existe dans presque tous mes films. Même dans le long métrage sur lequel je travaille, qui va s’appeler Phi 1,618 (en référence au signe mathématique, le golden ratio, le nombre d’or), même dans ce film-là, j’aborde ce thème. C’est ça qui m’intéresse. Observer de quelle manière, en toute chose, agit le petit personnage, soit artiste, soit marginal, face au système politique et au pouvoir. Pour moi système politique et pouvoir relèvent de la répression et n’apportent rien à l’humanité. Tous les systèmes politiques, même la démocratie, ont été inventés pour oppresser les gens et les rendre moins libres. Cela sonne un peu anarchiste, mais je pense que l’idée pure de la démocratie, qui existe depuis l’Antiquité, depuis les Grecs, a été dénaturée et pervertie, a évolué dans la mauvaise direction – comme souvent les bonnes idées. Le communisme aussi, était une bonne idée, au départ… On vit aujourd’hui dans un système qu’on appelle démocratie mais qui est en fait une mutation de la démocratie qui forme un système d’oppression. Ce sujet est le centre de toute ma réflexion, c’est ce que j’essaie de peindre, de dessiner dans mes films et dans tout ce que je fais.

Vashya l'aveugle © Theodore Ushev

Votre carrière vous a amené à vous installer à Montréal, depuis plusieurs années maintenant. Qu’avez-vous trouvé là-bas, qui vous manquait en Bulgarie ? Et qu’avez-vous laissé en Bulgarie, que vous ne trouvez pas au Canada ?

Le Canada m’a créé comme artiste. La gentillesse des Québécois, leur façon d’aider. Ici, tu n’as pas à te battre contre les gros egos. En Bulgarie, je travaillais comme affichiste. Ici, j’ai pu trouver de nouvelles opportunités. J’ai tiré profit à vivre ici et je m’y sens bien. Le Canada est un pays qui aide les gens, qui leur permet de s’affirmer, de s’enrichir, de développer leur propre langage. Cela dit, je reste lié à la Bulgarie. Je continue d’y travailler. Je ne suis pas un immigrant pour toujours, je suis un immigrant culturel plutôt que politique.

Physique de la tristesse © Theodore Ushev

Vos films sont faits d’une matière extraordinairement vivante, vibrante. Chaque plan semble faire la guerre à la fixité de l’image, oblige l’œil à une appréhension globale, pousse au syncrétisme, l’œil doit s’ouvrir pour regarder partout et simultanément. C’en est presque violent, l’œil doit se planter au milieu de l’image et c’est comme si celle-ci tournait autour du point de mire — le montage des images, les juxtapositions, les collages, et cette matière, cette pâte vibrante, semblent livrer une bataille à tout immobilisme, toute sclérose. Comme si pour aller vers plus de vie il fallait secouer les codes de l’animation, en repousser les limites ; jusqu’à sortir de l’animation elle-même… À suivre cette logique, est-ce que la suite — je pense à cette phrase que vous avez dite à propos d’Arthur Lipsett, à qui vous vous compariez sur ce point : « Comme moi, Lipsett vivait dans ses films : ses films, c’était vraiment lui » — est-ce que le grand film de Theodore Ushev, à l’inverse des Journaux de Lipsett, inspiré de journaux intimes qui n’ont jamais existé, serait celui qui n’aurait jamais été tourné?

Il y a quelques années, j’ai fait une performance au Musée de la civilisation de Québec : j’ai effacé des pellicules de films de Norman McLaren, le célèbre réalisateur de films d’animation montréalais. C’était un acte de destruction ; mais, plus encore, c’était un acte de libération : de repositionnement face au travail de création et de questionnement face à l’existence de l’art. Dans cette performance, tout ce qui comptait c’était que les pellicules soient bien effacées. Le film ne pourrait pas être interprété, parce que le film ne serait jamais montré. Il y a eu une seule projection au Musée de Cent copies de McLaren. Effacées et il s’agissait d’une version incomplète : il n’y avait que 99 morceaux de pellicules. Personne n’a vu le film complet et le film a été enterré comme dans une capsule temporelle à la Cinémathèque québécoise, où il a été archivé à la seule condition que le film ne soit jamais montré. Jamais. Parce que c’est ça pour moi l’acte ultime d’un artiste. C’est ça le grand film : celui qui a été effacé et qui ne sera jamais montré. La seule critique que les gens pourront formuler sera d’ordre purement technique : « est-ce que Theodore a bien effacé les pellicules, ou en est-il resté des traces » ? Ça, c’est mon grand film.

Les Journaux de Lipsett © Theodore Ushev

Theodore Ushev, vous êtes le parrain de notre édition cette année. Comment avez-vous accueilli cette invitation ?

C’est un honneur et je prends mon rôle très au sérieux. Je pense que ce sera la plus grande manifestation de la culture contemporaine bulgare jamais faite à Paris, d’autant plus que les artistes invités sont vraiment les plus intéressants actuellement. Les gens pourront en savoir un peu plus sur la culture bulgare, qui est un secret bien gardé. Je fais parfois la comparaison entre l’art bulgare et les dossiers cachés des anciens services secrets. Les artistes bulgares cachent très bien leur art. Ils ne sont pas très bons quand vient le moment de s’exhiber. Ils restent très souvent à la maison, entre leurs quatre frontières. Positif ou pas, cela crée quelque chose de spécifique à leur culture, et de très intéressant. L’art vit un peu isolé, ne suit aucune mode. C’est comme le travail de quelqu’un qui vivrait retiré dans une petite maison à la montagne et qui, chaque jour, petit à petit, construirait son œuvre, en attendant qu’on vienne la découvrir. Je peux comparer l’art bulgare à de petites perles, de petits bijoux cachés dans la forêt. Voilà ce que découvriront les Parisiens. L’art de la péninsule des Balkans. Ce sera comme un instantané de ce qui se fait de plus intéressant en ce moment. J’espère que cette fois rien n’empêchera la tenue du festival. À ce sujet, j’ai trouvé très intéressant que la seule édition reportée soit celle consacrée à Sofia. Une édition reportée à cause d’un virus. Il y a quelque chose d’absurde là-dedans. Et l’absurde est un trait typique de la création bulgare. Mais cette manifestation aura lieu et je pense que ce sera la meilleure édition que vous aurez jamais faite !

Les films de Theodore Ushev en visionnement libre sur le site de l'Office national du film du Canada : ici 

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