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Billet de blog 17 oct. 2022

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De l'exil à la poésie

Il présidera la prochaine édition du festival. Qui est Ilya Kaminsky ?

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Illustration 1
© © DR

République sourde

Certains auront repéré sur les étals des libraires son dernier recueil de poèmes, République sourde, paru en 2019 et publié cette année dans une belle édition bilingue (traduit de l’anglais par Sabine Huynh) illustrée de dessins de Jennifer Whitten chez Christian Bourgois éditeur. République sourde est un texte hybride, entre poème narratif et pièce de théâtre, géographiquement enraciné dans une ville imaginaire nommée Vasenka, sous régime d’oppression (les soldats arrivent à Vasenka « pour préserver notre liberté »). Une ville qui pourrait bien évoquer l’Ukraine (« le canari bleu de mon pays ») et trouver une glaçante résonance avec les jours noirs depuis février. Mais à laquelle se superpose d’autres villes, où même en temps de paix éclatent les coups de feu de la violence (« la maison de l’argent », l’Amérique) dans trop d’indifférence. À Vasenka, un sergent a abattu un enfant sourd, Petya, au milieu d’un spectacle de marionnettes. Les habitants, dont les marionnettistes amoureux Alfonso et Sonya, s’insurgent. Désormais, ils sont sourds aux ordres de l’armée. Ils apprennent le langage des signes pour communiquer entre eux et organisent la résistance. Mais la désobéissance civile entraîne une vague d’arrestations, puis d’exécutions sommaires. Bientôt l’insurrection menée par Maman Galya et les femmes du théâtre de Vasenka s’écroule : le coût de la rébellion s’avère trop élevé pour les habitants de Vasenka, qui se mettent à faire la sourde oreille… Au milieu du chaos, la naissance d’Anushka, l’enfant d’Alfonso et Sonya. La vie, au milieu. C’est l’une des fascinations d’Ilya Kaminsky : même là, tout au fond de l’horreur, frémissent l’attendrissement, l’amour, le désir, une folle envie de faire l’idiot. 

Le livre se lit « d’une traite ». Et se relit, et se relit encore. La langue est ample, ménage des ruptures, des ellipses, alterne les silences et les images d’une force saisissante. Elle interroge, prend Dieu à témoin, cherche à comprendre. Et nous pousse à chercher à comprendre, nous aussi. À éprouver, à sentir. Les dessins qui illustrent le livre nous enseignent la langue des signes, comme pour nous inviter à l’insurrection. Tout fait signe, quand on sait écouter. 

Sur terre / un homme ne peut pas adresser un doigt d’honneur au ciel / car chaque homme est déjà / un doigt d’honneur adressé au ciel.

La poésie, un langage insurrectionnel ?

Pour Ilya Kaminsky, le poésie possède un véritable pouvoir et le poète est investi du rôle d'éveilleur : L’empire veut engourdir les sens, mais le rôle du poète est de les réveiller.2  Tel est le pouvoir de la poésie : s’adresser directement aux sens, dans un langage privé fait de musique et d'images suffisamment étrange et fascinant pour pouvoir parler en privé à des milliers de personnes en même temps3. Une langue qui traverse le temps, franchit les frontières et une langue qui les contient toutes : du cri du nouveau-né au râle du mourant, en passant par toutes les formes qu’a pu prendre la poésie jusqu’à nos jours. Une langue comprise de tous. Dressée contre celle du pouvoir, qui est violence, écrasement, effacement. Un commandement à se disperser. Un coup de feu dans la bouche. Une pendaison publique : « [ les soldats qui entrent dans Vasenka ] parlent une langue que personne ne comprend », pas même les chiens : Les soldats montent les escaliers en traînant le corps de Petya et des / chiens errants, aussi maigres que des philosophes, / et qui ont tout compris, ne cessent d’aboyer.

Il ne suffit que de quelques minutes pour faire un homme, écrit-il. Son livre devrait nous y aider.

De l'exil à la poésie

Né en 1977 à Odessa en période soviétique, Ilya Kaminsky vit aujourd’hui aux États-Unis où sa famille, juive, a obtenu l’asile en 1993. Un an après leur arrivée, son père meurt. Il choisit alors d’écrire en anglais. J’ai choisi l’anglais parce que ni ma famille ni mes amis ne le comprenait – personne ne pouvait lire ce que j’écrivais. C’était une réalité parallèle, une magnifique et folle liberté. Ce l’est toujours.4

Titulaire de la chaire de poésie de l’École de Littérature, Media et Communication de l’Institut de technologie de la Georgie à Atlanta, il a fondé Poets in the World, qui a permis la publication d’une série de livres donnant la parole à des poètes contemporains du monde entier. Il a également initié International Poets in Conversation, une série de podcasts proposant d’écouter les poètes parler de leur travail. En 1997, il co-fonde Poets For Peace, une fondation dont l'objectif était de venir en aide aux réfugiés après l'éclatement de l'ex-Yougoslavie. Words Without Borders est un journal en ligne dédié à la littérature internationale auquel Ilya Kaminsky a participé pendant de nombreuses années.

Ilya Kaminsky est aussi co-éditeur et co-traducteur avec Susan Harris d’une anthologie de la poésie contemporaine internationale (Ecco, 2010) et traducteur de nombreux poètes, dont Paul Celan et Marina Tsvetaeva.

À lire, à écouter 

Ce sont de très belles pages, où se mêlent les souvenirs d’enfance à Odessa, celui de la traversée pour l’Amérique, celui de sa famille, de son père, de ses morts, et des portraits intimes d’Ossip Mandelstam, de Paul Celan, Joseph Brodsky, Isaac Babel, Marina Tsvetaeva. Déjà, il y est question d’un pays « où tout le monde était sourd » : le précédent recueil d'Ilya Kaminsky, Dancing in Odessa (2004), traduit en français par Guy Jean aux éditions du Sabord sous le titre On danse à Odessa (2010).5 

Écouter sa lecture du poème « We lived happily during the war »

Visiter le site d’Ilya Kaminsky 

Une lecture de République sourde par Sophie Ehrsam (En attendant Nadeau) : « Ceux qui tombent en Ukraine »

Notes

1. Ce matin, j’ai été en contact avec quelqu’un à Odessa. Cette personne m’a dit qu’ils étaient effrayés, mais aussi que le matin avait été un moment très paisible et ensoleillé. Il y a une perception lyrique là-dedans. Et je ne veux pas en diminuer l’importance pour mettre seulement l’accent sur la violence que Poutine veut nous faire voir. La violence est le langage que le pouvoir veut nous faire voir.

Nous devons nous rappeler que même dans les situations les plus difficiles, les gens sont capables de garder leur humanité. Ils tombent amoureux, ils se marient, et ils ont des enfants. Nous devons honorer cela aussi, et pas seulement parler de la noirceur de la guerre.

Ilya Kaminsky, in Daily Princetonian, février 2022, interview par Danielle Ranucci (traduction libre)

2. Idem

3. Atlanta Magazine, juillet 2022

4. Extrait d'interview donnée à Adirondack Review, citée sur la page Ilya Kaminsky de la Poetry Fondation 

5. Une traduction par Catherine Selosse est également disponible en ligne : On danse à Odessa 

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