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Billet de blog 21 nov. 2022

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L’arme que je sais manier, c’est mon appareil photo

Il était de nos invités pour l’édition consacrée à Kyiv, en 2017. Nous voulions savoir s’il allait bien. Voici la réponse-témoignage du photographe Alexander Chekmenev.

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Les guerres commencent toujours quand on ne s’y attend pas et au mauvais moment. 

Quand la guerre a commencé, je dormais. Je m’attendais à ce que la guerre débute dans le Donbass, mais je ne m’attendais pas à une telle folie. Tout le monde était en état de choc, à en juger par les fils d’actualité sur les réseaux sociaux. J’ai passé les premiers jours devant mon ordinateur. Je publiais constamment des informations sur mon fil d’actualité Facebook afin qu’elles soient vues par le plus grand nombre de personnes possible. Cela s’apparentait au travail d’un éditeur de photos sur les réseaux sociaux. Par ailleurs, je me trouvais dans une situation matérielle difficile, puisque je n’avais plus d’argent. Dans les premiers jours de la guerre, des amis américains et slovaques m’ont aidé. 

Alexander Chekmenev chez lui, à Kyiv, lors des premiers jours de la guerre.

Je restais à la maison, à Kyiv, rive gauche. Les transports en commun pour se rendre rive droite ne fonctionnaient pas, et il fallait y aller à pied ou trouver un conducteur avec une voiture. Les gens passaient plusieurs heures dans les embouteillages pour franchir les nombreux postes de contrôle afin de se rendre dans le centre, rive droite, car beaucoup quittaient la capitale, craignant qu’elle ne soit prise. 

Des Kiévois cherchent à fuir la ville.

C’est là, rive droite, que vivait ma fille de 16 ans. J’ai fini par la joindre, et je lui ai demandé de quitter la ville, ce à quoi elle a répondu : « Papa, pourquoi est-ce que je dois partir ? C’est ma maison, mes amis vivent ici, c’est notre pays, notre terre ! » La guerre s’est rapprochée de chez elle : un matin, en sortant sur le balcon, elle a vu les hélicoptères de l’armée russe. Pourtant, cela ne l’a pas convaincue de partir. Sa mère et elle se sentaient relativement en sécurité, et elles se sont portées bénévoles pour préparer et apporter de la nourriture aux soldats des postes de contrôle. J’ai conseillé à ma fille de filmer tout ce qu’elle voyait. Au bout de trois semaines, j’ai tout de même réussi à l’envoyer en Slovaquie, chez des amis cinéastes. Aujourd’hui, Nastia a appris le polonais et est entrée à l’école de cinéma de Cracovie pour devenir cadreuse. 

Les défenseurs de Kyiv étaient prêts à faire face à l’invasion ennemie. Des files de volontaires s’étiraient devant les bureaux de recrutement. Les troupes russes allaient très probablement entrer dans Kyiv et des combats de rue allaient éclater. J’estimais qu’il était de mon devoir de documenter tout cela. La photographie, c’est mon moyen de lutte.

L’arme que je sais manier, c’est mon appareil photo.

Pendant la première semaine de la guerre, ma compagne et sa fille de 12 ans vivaient dans mon appartement. Lorsque nous entendions des explosions ou les sirènes annonçant une attaque aérienne, nous nous cachions dans la petite chambre noire où je développais mes photos. À la fin de la première semaine, la panique s’est accentuée chez la petite et elle a commencé à avoir des crises d’angoisse. Elle pleurait et criait qu’elle ne voulait pas mourir. Pour moi, ces moments ont été les plus difficiles.

Dans l'abri de la chambre noire.

Face à cette fin imminente, je pensais à mes clichés. Ils avaient déjà été numérisés, et j’avais passé plusieurs heures à télécharger des téraoctets de données sur Google Drive. Ensuite, j’avais transmis les codes d’accès à mes proches. En tant que photographe et en tant qu’homme, lorsqu’une telle catastrophe se produit, j’estime qu’il faut d’abord sauver la vie des femmes et des enfants, les envoyer en lieu sûr, puis sauvegarder les archives photographiques, et ensuite seulement, penser à soi. 

Une semaine après le début de la guerre, j’ai réussi à faire évacuer ma compagne et sa fille.

La séparation : Chekmenev fait évacuer ses proches de la ville. Lui restera.

Une semaine après le début de l’invasion militaire, la rédaction du New York Times Magazine m’a demandé de réaliser huit à dix portraits de Kiéviens restés dans la ville. Pour cela, on me donnait trois à quatre jours. J’ai tout de suite compris que ces portraits seraient photographiés dans le style de ceux des sans-abris que j’avais réalisés pendant de nombreuses années. De fait, depuis le 24 février, plusieurs millions d’Ukrainiens se retrouvaient littéralement « sans abri », du simple citoyen au président.

Il s’est avéré que le transport n’était pas le seul problème : le problème était de trouver des gens, car Kyiv était vide. On se serait cru pendant le confinement, au moment de la première vague de COVID-19. Lorsque la rédaction a reçu les premiers portraits, elle m’a accordé le temps supplémentaire nécessaire. Au total, j’ai réalisé 27 portraits en 11 jours, et 24 d’entre eux ont été publiés dans le magazine.

Après la publication dans le New York Times Magazine, j’ai reçu une proposition d’un éditeur de photos du Time Magazine. Il s’agissait de réaliser trois couvertures, dont la première représentait le Président Zelensky photographié dans son palais présidentiel à Kyiv, le 19 avril 2022.

© Alexander Chekmenev pour The New York Times
© Alexander Chekmenev pour Times Magazine

Après avoir commencé mon projet à Kyiv, j’ai compris que je devais continuer à photographier dans les territoires libérés au nord de la ville. J’ai commencé dans l’oblast de Kyiv – Irpin, Boutcha, Gostomel, Borodianka, puis j’ai continué dans l’oblast de Tchernihiv, à Yahidne et Novosselivka.

Avec un groupe de trois cents journalistes accrédités, je me suis notamment rendu à Boutcha où on nous a montré les corps mutilés et calcinés de six civils, jetés aux ordures. Je ne les oublierai jamais. 

J’ai commencé à me déplacer et j’ai rencontré des personnes formidables, comme cette femme, dont la maison avait brûlé, qui n’avait plus rien, et qui n’a pas hésité à aller chercher dans sa cave de la confiture pour nous l’offrir. Elle était prête à nous donner tout ce qu’il lui restait. Ou encore ces personnes que nous venions de rencontrer, qui nous ont invités chez elles et offert le repas. 

À ce jour, j’ai réalisé 98 portraits et je suis à la recherche d’un éditeur. 

PS : 

Lorsque les troupes russes se sont retirées de Kyiv, sur la route de Boutcha gisaient, les uns sur les autres, cinq corps de femmes dénudés et calcinés. On les avait aspergés d’essence pour les brûler afin de dissimuler les traces d’un crime. 

PPS :

J’ai conservé cette vidéo filmée par des habitants sur un téléphone pour le tribunal de La Haye.

Alexander Chekmenev

Photographe 

Ukraine, Kyiv

alexanderchekmenev.com


Né à Louhansk, Alexander Chekmenev vit aujourd’hui à Kyiv, où il travaille comme photojournaliste. Ses photos se distinguent par le regard empreint de profonde empathie qu’il porte sur la marge et ses laissés-pour-compte : la série « Delete », des portraits de sans-abris émergeant du noir, travaillés à la lumière, « Lilies », prise dans un hôpital psychiatrique ukrainien, « Passport », des portraits de personnes trop âgées ou malades pour se déplacer pris lors de la campagne de nationalisation visant à munir chaque citoyen d’un passeport ukrainien, le camp de Roms à Beherove près de la Hongrie... Des photos qui sont souvent l’unique trace qui restera de ces personnes. Des images souvent très dures, qui remuent et serrent le cœur. Chekmenev est aussi le photographe de son Donbass natal, dont le milieu des mineurs, mais aussi, dès 2014, du Donbass en guerre, notamment avec sa série montrant des civils posant devant leurs maisons en ruines dans la région de Donetsk, ou celle montrant les blessés de guerre d’un hôpital militaire, faisant écho à cette autre, où des vétérans de la Seconde Guerre posent dans leur vieillesse et la solitude de leurs maisons, avec leurs médailles et leurs membres amputés. 2014, c’est aussi le temps des héros pour Chekmenev, avec la série « Warriors » : des portraits de "personnes ordinaires" entraînées dans le mouvement d'une révolution en marche, héros cagoulés et armés de bâtons, chevaliers des temps modernes à l’armure de bric et de broc, grigris et chapelet autour du cou ; « Euromaïdan », avec son paysage de feu… Son tout dernier projet, « Citizens of Kyiv », présenté à Arles cette année, nous montre Kyiv en guerre à travers les portraits de ses habitants.

Merci à Séverine Renaux (en collaboration avec l’agence Ethitra) pour la traduction du russe vers le français.

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