Festival Un week-end à l’Est
Festival pluridisciplinaire
Abonné·e de Mediapart

34 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 nov. 2022

Festival Un week-end à l’Est
Festival pluridisciplinaire
Abonné·e de Mediapart

De la guerre, de la musique et de l'avenir

Une interview exclusive avec Oksana Lyniv, qui dirigera l'Orchestre symphonique des jeunes d'Ukraine lors d'un concert exceptionnel au Théâtre du Châtelet ce lundi 28 novembre

Festival Un week-end à l’Est
Festival pluridisciplinaire
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Oksana Lyniv © Serhiy Horobets

Oksana Lyniv, dans une interview donnée en mars à France Musique vous aviez des mots remplis d’amertume face à l’inertie des pays occidentaux devant la montée de l’agression russe et l’éclatement de la guerre. Pensez-vous que l’Occident ne se sent toujours pas assez concerné et que nous manquons de fermeté ?

Le plus gros problème a été je pense, le manque de réaction lors de l'annexion de la Crimée en 2014. Si la Russie avait à ce moment-là reçu une juste condamnation et une ferme désapprobation de la part de la communauté internationale, il est très probable que l'agression actuelle et son incontrôlable escalade eut été évitée. Les sanctions arrivent après huit longues années. Entre le début de la guerre et aujourd’hui, la réaction des pays européens a évolué, ils ont tous réagi différemment. Certains sont très solidaires, d'autres tentent de rester neutres, quelques-uns sont même prorusses… Mais il va sans dire que l'Ukraine et les Ukrainiens ressentent un immense soutien et une grande solidarité de la part de l'Occident. Dans un mouvement d’entraide, la plupart des pays se sont unis pour aider l'Ukraine. Si auparavant une sorte de frontière mentale était perceptible - les Européens ne percevant pas l'Ukraine comme un pays de l'Union européenne, tout le monde aujourd’hui connait notre pays, sa longue histoire et sa très riche culture. Ce sont évidemment de grands changements dans la conscience du monde concernant l'Ukraine.

Qu’apporte la musique à nos vies, en particulier en ces temps névralgiques ?

Tout au long de cette terrible guerre au cœur de l'Europe et tandis que la haine continue de croître et que des centaines d’innocentes victimes continuent de mourir, la culture est devenue le vecteur le plus important pour exprimer nos larmes et notre désespoir, mais aussi pour laisser des témoignages vivants aux futures générations sur cette période tragique, et pour retrouver l’énergie et la force mentale de s’unir afin de reconstruire ce qui a été détruit. La culture permet aussi de s’ouvrir à la responsabilité de chacun envers notre futur.

Vous multipliez les concerts en soutien à l’Ukraine, en accordant souvent une grande place au répertoire ukrainien. Pouvez-vous nous expliquer les choix que vous avez faits pour votre programme au Théâtre du Châtelet ?

Le festival est dédié à Odessa. Odessa est une ville ukrainienne vraiment particulière, une ville multiculturelle, internationale et à l'intersection de différentes langues et traditions.

Pour le programme du festival, notre choix s’est porté sur des œuvres classiques, celles de Mozart, celles du grand compositeur français Maurice Ravel, mais nous avons également choisi de mettre en lumière l’œuvre ukrainienne du fondateur de l'école classique ukrainienne, Mykola Lysenko. L'arrangement de cette pièce a été créé cette année au mois de juin pour notre orchestre par Glyn Davies, un musicien et compositeur australien, à la demande du Bachfest de Leipzig. Dans chacune des cinq parties de la suite, une célèbre chanson folklorique ukrainienne est jouée – une façon à travers elles et pour chaque Ukrainien de ressentir le lien qui l’unit à sa patrie.

À la fin du concert, nous interpréterons une pièce spéciale que j’ai commandée, la première mondiale de la Rhapsodie d'Odessa de Yevhen Orkin, avec qui nous coopérons avec succès depuis plusieurs années. Son nouveau travail, qui ressemble au déroulement devant l'auditeur d’une série de vidéos d'un film documentaire sur Odessa, stimule l’imagination et fait un portrait magnifiquement expressif de la ville. Dans la partie "Pryvoz", le célèbre marché historique d'Odessa est représenté avec beaucoup d’humour, agrémenté de clins d’œil en quatre langues (ukrainien, russe, yiddish et moldave). C’est très fidèle à la couleur de Pryvoz, qui fascine par sa variété d'odeurs, de couleurs et de goûts.

Il y a aussi une acclamation à propos de Kherson et de ses pastèques quand la ville a été libérée - cette ville, qui a toujours approvisionné le pays entier de ce fruit juteux, a malheureusement beaucoup souffert de l'occupation russe et ce, depuis les tout premiers jours de la guerre jusqu'à récemment. À travers son œuvre, le compositeur a aussi voulu célébrer le patriotisme et le courage de cette ville portuaire frontalière qu’est Odessa. Ce n'est pas par hasard si cette œuvre a deux violonistes solistes - Odessa est en effet célèbre dans le monde entier pour son école de violon d’excellence, créée au début du XXe siècle par le professeur Piotr Solomonovitch Stoliarski. David Oistrakh, Elizaveta Gilels, Zakhar Bron, des violonistes de la jeune génération, Andrii Murza et Alexey Semenenko, les solistes de notre concert à Paris, font tous partie des élèves de la grande tradition violonistique d'Odessa.

Illustration 2
Adrii Murza © DR

De nombreux autres merveilleux musiciens de la jeune génération d'Odessa jouent aussi dans notre orchestre. J'ai passé cinq années inoubliables dans cette ville comme chef d'orchestre à l'Opéra national d'Odessa - l'un des plus beaux opéras au monde.

Illustration 3
Alexey Semenenko © Elza Zherebchuk

Vous avez dû annuler la plupart de vos prochains concerts, mais nous avons la chance de vous recevoir pendant le festival, avec Nataliia Stets à qui vous avez confié la direction de certaines pièces. C’est une cheffe d’orchestre que vous avez formée ?

Nataliia Stets et moi nous sommes rencontrées en 2016. Six années viennent de s’écouler durant lesquelles Nataliia m’a souvent assistée dans la création artistique de projets, ainsi que dans différentes productions d'opéra ou de concerts comme à Vienne, Graz, Bologne, Berlin. L'année dernière, Nataliia a dirigé avec brio le département de la jeunesse du festival LvivMozArt que j'ai fondé, elle a même créé un programme spécial de plusieurs jours pour les enfants durant ce festival.

Nataliia est une chef d'orchestre intéressante, jeune et créative qui j'espère, connaîtra un brillant avenir. Elle vient d'obtenir une résidence de six mois à Dresde, ville de renom pour la musique classique au cœur de l’Allemagne, où elle va pouvoir enrichir son expérience. Nataliia a déjà travaillé plusieurs fois avec les musiciens de l’Orchestre symphonique des jeunes d’Ukraine, qui sont enchantés de cette collaboration. Ils semblent s’inspirer mutuellement, ce qui donne un résultat musical encore plus merveilleux.

Avec l’Orchestre symphonique des jeunes d’Ukraine, vous avez le futur de la musique en Ukraine entre les mains. À quoi ressemble-t-il ?

Lorsque nous avons fondé l'Orchestre symphonique des jeunes d'Ukraine, nous savions qu'il s'agissait d'un projet extrêmement important pour le pays. Mais maintenant, ce projet prend encore plus d'importance en tant qu’immense plateforme pour le développement et le soutien de la jeunesse musicale à travers le pays tout entier. Nous voyons maintenant les bénéfices et les changements que l'Orchestre et nos projets apportent aux jeunes. Ils obtiennent de réels soutiens, professionnels et financiers, une unité, et acquièrent une expérience inestimable. Quand je vois l’enthousiasme de ces musiciens sur scène, je sais qu'ils sont notre avenir. Enrichis de cet élan indispensable, ils vont retourner en Ukraine reconstruire le pays selon leurs propres valeurs. Ou bien ils développeront les traditions de la musique et de la culture ukrainiennes à travers le monde. Oui, notre avenir est un rêve de voir triompher la justice et la culture, exacerbé par le talent et la soif de changement de nos jeunes musiciens.


Illustration 4
© Oleksandr Samoilov


L'Orchestre symphonique des jeunes d'Ukraine

Dirigé par Oksana Lyniv et Nataliia Stets

Solistes :

Andrii Murza et Alexey Semenenko

Lundi 28 novembre 20h 

Au Théâtre du Châtelet, 1 Place du Châtelet, 1er

Programme :

Maria’s City (dédiée à Mariou­pol) de Zoltan Almashi

Concerto pour deux violons et orchestre en do majeur K190 de Mo­zart

Pavane pour une infante défunte de Ravel

Ukrainian Suite de Mykola Lysenko

Odessa Rhapsody pour deux violons d’Evgeni Orkin (dédicacée à Oksana Lyniv et à YsOU, présentée en première mondiale)

Précédé d’un poème d’Ilya Kaminsky lu en français par Irena Karpa : « Prière de l’auteur » (in On danse à Odessa, traduit de l’anglais par Guy Jean, Édition d’art Le Sabord, 2010).

Réservation : ici

Les recettes du concert seront reversées à l’association With Hope for the future.

Le site d'Oksana Lyniv 

Le site de l'Orchestre symphonique des jeunes d'Ukraine / YsOU

Écouter "Nous sommes" de Yuri Shevchenko interprété par l'Orchestre. Direction Oksana Lyniv. Soliste : Andrii Murza

* Un grand merci à Anne-Emmanuelle Robicquet pour la traduction de cet entretien de l'anglais vers le français.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte