Le rire de Basara

Petit compte-rendu de la soirée d'inauguration du festival ou comment Svetislav Basara nous laisse présager le meilleur

J’arrive au Reid Hall avec un peu de retard. Nenad Vasilić joue de la contrebasse, Aleksandar Zograf dessine. J’arrive trop tard pour deviner la forme du morceau et Zograf a envoyé son dessin à ses pieds avant que j’aie le temps de distinguer ce qu’il représentait. Les « officiels » du festival prennent la parole à tour de rôle. Ce sont de drôles d’officiels. Il y a celle qui a la forme d’une tempête, d’un tourbillon. Ça ne rentre pas dans un moule, une tempête. Monsieur le Président a mis une veste rouge en accord avec l’affiche du festival. La trésorière est habillée en hippie. Notre marraine est belle dans sa robe noire. Elle se souvient d’une carte de l’Europe faisant la promotion du train pour jeunes voyageurs sur laquelle la Serbie n’apparaissait ni en orange ni en rose ni en jaune mais en noir. Comme s’il n’y avait rien à voir là, rien à faire là. Sa présence ce soir prouve le contraire. Après les discours, les écrivains invités montent sur scène lire leurs textes. Le comédien Jacques Bonnaffé les dit (très bien) ensuite. Zograf les illustre malicieusement. Le contrebassiste ferme les yeux pour mieux envoûter. Puis vient le tour de lecture de Basara. Alors, il se produit quelque chose d’extraordinaire. Il est question dans son texte de sœurs Karamazov. Tout à coup il se met à pouffer. Il peine à lire. Il est pris d’un fou rire. Son texte date, il l’avait peut-être oublié. Toujours est-il qu’il se produit cette chose incroyable : Basara fait rire Basara, irrépressiblement. Comme s’il se découvrait lui-même. Il rit comme rient ses lecteurs en le lisant. Sa lecture part en vrille. C’est le plus beau moment de la soirée.

Svetislav Basara © Nikola Krtolica Svetislav Basara © Nikola Krtolica

 

Impossible de reproduire ce texte de Basara, mais voici le texte d’ouverture du festival, tout aussi savoureux :

 

Par Svetislav Basara

Traduit par Gojko Lukić

 

BELGRADE

Belgrade est une ville qui, au sens mystique, ressemble à une poupée russe urbanistique, une matriochka, dans laquelle – emboîtées les unes dans les autres, les unes recouvertes par les autres – se cachent encore au moins une vingtaine de Belgrade plus petites, et de plus en plus petites, qu'on pourrait appeler des Subbelgrade.

La plus grande – appelons-la la primaire, la Belgrade officielle, celle qui figure sur les cartes géographiques et dans laquelle se trouvent les ambassades des pays étrangers, est affligée d'une manie incurable qui consiste à copier les capitales et les villes célèbres du monde, si bien qu'elle a volé à Rio de Janeiro le stade Maracana, à Venise le Lido, et encore bien d'autres choses qu'elle rebaptise ensuite « le ceci serbe » ou « le cela serbe » – le Maracana serbe, le Lido serbe…

Belgrade a atteint l'apogée de sa grandeur, à ses propres yeux, dans les années quarante et au début des années cinquante du XXesiècle quand elle se donnait beaucoup de mal pour être aussi grande que Moscou. En ces années-là, afin de ressembler le plus possible à la capitale russe, la température hivernale à Belgrade devait officiellement descendre à au moins 40° C au-dessous de zéro, ce qui est bien au-delà du possible à cette latitude.

Si un hiver était sans neige – il y en a parfois de ce genre à Belgrade – les rues étaient saupoudrées de neige artificielle ; point de communisme sans neige et sans glace, croyait-on à l'époque.

Quand le communisme est tombé, la Belgrade primaire n'a plus ressemblé à rien.

Aujourd'hui, la Belgrade primaire ressemble à n'importe quoi, et on pourrait la décrire brièvement comme une bâtarde issue d'un accouplement contre nature entre New York, Calcutta, Bruxelles et Damas.

Voilà ce qu'est la Belgrade primaire, visible et accessible à tous, « la capitale européenne de la vie nocturne, de la bonne nourriture et des plus belles(le cynique dirait des moins chères) filles du monde », comme elle aime à se s'auto-promouvoir dans ses dépliants touristiques.

Mais à l'intérieur de cette plus grande poupée se trouvent quelques Belgrade secrètes, dont chacune, bien que formellement plus petite, est plusieurs fois plus grande que la Belgrade primaire.

Ce sont les Belgrade de Ljuba Popović, Dado Đurić, Miro Glavurtić, Vladimir Veličković, Danilo Kis, Milorad Pavić.

J'aimerais que Paris découvre ces Belgrade-là. Il ne le regrettera pas. 

 


 

Svetislav Basara (Le cœur de la terre, traduit par Gojko Lukić, Noir sur Blanc, « Notabilia ») dialoguera avec Emmanuel Ruben (Sur la route du Danube, Rivage, Prix Nicolas Bouvier 2019) lors d’une rencontre animé par Grégoire Leménager, journaliste à L’Obs.

« L’art et l’illusion », Dimanche 1er décembre, 15h

À la Librairie polonaise, 123 boulevard Saint-Germain 

 

Par Suzanne Côté

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