Plus peur du noir

La photographe Sladjana Stanković nous parle de sa série "Aménagements successifs du noir" exposée à la galerie Folia dans le cadre du festival Un week-end à l'Est et de sa collaboration avec l'écrivain Sylvain Prudhomme.

Sladjana Stanković © Nathalie Barrus Sladjana Stanković © Nathalie Barrus
Sladjana Stanković est née en 1966 à Trstenik, ex-Yougoslavie. Photographe de la marge, elle a suivi les ouvriers et les mineurs au fond des mines, en Serbie, les enfants roms des bidonvilles autour de Belgrade, les enfants d’un orphelinat en Bulgarie, les gens qui vivent dans la rue à Paris.

Pendant les années 1990, mon pays la Yougoslavie s’écroule (…) La violence est manipulée par tous et toutes les raisons sont bonnes : guerre de territoire, conflits religieux et ethniques, montages mafieux, luttes de pouvoir, avidité, jalousies, rancœurs accumulées (…) C’est la loi de plus fort qui règne sans pitié. Les groupes paramilitaires font régner la peur, les armes sont omniprésentes, l’embargo puis les bombardements de l’OTAN font des citoyens des otages. Les frontières se ferment, l’inflation dépasse les records de Weimar, la société sombre dans la misère économique et dans la misère culturelle. Les valeurs sur lesquelles nous avions bâti la vie d’avant s’écroulent.

Dix longues années de décomposition, de machinations, de luttes et de sang. Pourtant, Sladjana Stanković ne suivra pas ses amis dans leur exil. Elle brave la tempête, persuadée que cela aura une fin. Avec la chute de Slobodan Milosevic, celle-ci semble se laisser entrevoir. Mais (…) cet optimisme qui ne m’a pas quitté commence à se briser quand je me rends compte que le départ de Milosevic ne change pas fondamentalement les choses. Et réaliser ça c’est encore plus violent que tout, le noir déborde de partout. Je dois partir. Je fuis le noir.

Nous sommes en 2002. Sladjana Stanković ne retrouvera la Serbie et Belgrade que neuf années plus tard. Elle prend alors une série de photographies pour se confronter à tout ça. C’est le point de départ d’un projet qui, mené en collaboration avec l’écrivain Sylvain Prudhomme (prix Femina et prix Landerneau 2019 pour Par les routes, à L'arbalète / Gallimard), aboutira à Aménagements successifs du noir, paru cette année chez Rue du Bouquet.

De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković

Sladjana Stanković, vous êtes photographe. Vous exprimez votre rapport au monde au moyen de la photographie. En principe, vos photos se suffisent à elles-mêmes. Si des mots viennent en prolonger le sens, ils viennent "en plus", sans nécessité. Comment en êtes-vous venu à concevoir ce projet "Aménagements successifs du noir" avec l'écrivain Sylvain Prudhomme ? Comment percevez-vous cet apport littéraire dans votre propre "écriture", qui est la photo ?

Cette série est particulière pour moi. Jusque là j’avais porté mon regard sur le monde par mes photos et elles se suffisaient à elles-mêmes, souvent sans titre et sans longs textes d’accompagnement. En revenant à Belgrade en 2011, mon besoin n’était pas de photographier la ville mais de me confronter par la photographie à mon propre parcours et à mon rapport à cette ville et à mon pays. Ce n’était pas facile et j’ai très vite ressenti la nécessité d’un partage, d’autre point de vue.

J’ai rencontré Sylvain, en résidence d’écriture à Belgrade. Il voyait et vivait la ville à sa façon mais en même temps il écoutait vraiment ce que je lui disais à propos de moi et Belgrade, de moi et la Serbie. Il me suivait. J’ai eu envie de lui montrer mes photos et de lui demander si elles lui parlaient et s’il voulait bien être cet autre point de vue. Et ça a marché ! Il a créé une fiction qui fait écho à mes images. J’aime beaucoup ce texte.

Je ne vis pas cette écriture de Sylvain comme un commentaire ou une explication de mon travail. C’est une œuvre en soi. Et ces mots m’ont emportée et ont aussi nourri la série. C’est vraiment une très belle expérience de rencontrer et travailler sur un projet auquel vous tenez avec quelqu’un qui à la fin devient votre ami proche.

De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković

Vous avez "fui le noir", Belgrade et la Serbie. Les noirs de vos photographies, leur ambiance, tout comme le titre choisi par Sylvain Prudhomme, trahissent un certain pessimisme ; mais, à travers la notion d’"aménagement", elles renvoient également à une forme d'apaisement. Est-ce qu'on peut rendre le noir vivable, habitable, est-ce qu'on peut y trouver des repères ? Qu'avez-vous trouvé au bout de ce voyage et du projet auquel il a conduit ?

Je tiens tellement à ce titre. Pour moi il n’est pas pessimiste, au contraire. J’ai toujours peur des choses qui se sont passées et qui peuvent se reproduire. Ce projet m’aura permis de trouver une sérénité dans mon rapport émotionnel à Belgrade et à la Serbie ; de faire un peu la part des choses, de reconnecter avec mon enfance et ma jeunesse en Yougoslavie. J’aime cette partie de ma vie. Au début du projet, le noir prenait toute la place. Les « aménagements » m’ont permis de ranger les années 1990 et je ne les mets plus dans le même sac, avec les choses bien qui existaient dans ce pays qui n’existe plus mais qui fait partie de moi.

De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković De la série Aménagements successifs du noir © Sladjana Stanković
 

Aménagements successifs du noir de Sladjana Stanković / Exposition du 28 novembre au 2 décembre

Rencontre avec Sladjana Stanković et Sylvain Prudhomme / Dimanche 1erdécembre

À la Galerie Folia 13, rue de l’Abbaye, Paris 6e

 

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