L'humanitaire en Crash test

La robustesse de l’action humanitaire en « crash test: L’aide humanitaire face aux effondrements: are we fit for the job? Nous l’avions évoqué lors des UAH en septembre 2019, nous le vivons en real life.: Le numéro de HEM qui vient de sortir restitue ces échanges passionnants (https://fr.calameo.com/read/00368008686e705bebce1)

L’humanitaire en crash test

 La robustesse de l’action humanitaire en « crash test : Nous l’avions évoqué durant cette 12ième édition des Université d’automne de l’humanitaire (UAH), du 25 au 27 septembre 2019. L’aide humanitaire face aux effondrements : are we fit for the job ? Ce sujet, laissé de côté dans les grandes conférences sur le changement climatique et l’aide internationale, a été au cœur d’échanges particulièrement riches en présence de 70 participants. le numéro spécial de la revue Humanitaires en mouvement qui vient de sortir ( voir sur  https://fr.calameo.com/read/00368008686e705bebce1) restitue les principaux enjeux qui ont émergé lors de ces journées.

 Habitués à travailler dans des contextes dégradés à partir de leurs bases arrière solides en contexte sable (nos pays riches) et avec des moyens financiers et logistiques considérables, nous sentions solides. Nous commençons tout juste à être conscients des menaces à venir liées à la crise climatique et des chocs massifs que ces chocs peuvent entraîner pour l'ensemble des pays, au Nord comme au Sud. Que ferions nous, que serions nous encore capable de faire si nos bases arrières étaient menacées, affaiblies ? Pendant les UAH, nous avions tristement répondu « peut être plus grand-chose », tellement nous avions pris conscient de nos faiblesses structurelles. La pandémie de coronavirus vient de mettre ces défis « en vie réelle ». Equipes qui se réduisent et voient leur mobilité fondre, crise économique dans les pays du Nord qui va sans doute conduire à de fortes tensions financières tant pour les gouvernements que chez les donateurs privés, mais surement accentuer les vulnérabilités socio-économiques au sud. Cette crise COVID19 va nous obliger à inventer, à innover pas seulement dans les technologies mais aussi dans les manières de faire, de travailler et d’être.

 Il est grand temps : Aujourd’hui, le dérèglement climatique impacte et impactera toujours plus la vie de millions d’êtres humains, en premier lieu les populations les plus vulnérables des régions les plus exposées : en Afrique, Asie, Océanie et Amérique latine. En Europe également, nous commençons à ressentir son impact (sécheresses, canicules, pluies diluviennes, mais aussi apparitions et remontées vers le nord d’espèces intrusives, aux conséquences potentiellement dramatiques pour nos écosystèmes). Les projections scientifiques annoncent un réchauffement planétaire de l’ordre de 2 à 7°C et une montée des océans entre 40 et 110 cm d’ici 2100. La chute dramatique de la biodiversité (y compris de celle indispensable à la vie des sols, à la pollinisation des végétaux qui sont au cœur de notre alimentation menace la sécurité alimentaire mondiale. Les pics de production des énergies fossiles et de nombreuses matières premières comme le phosphate, aggravent encore la situation avec un risque réel de crises économiques et alimentaires globales et l’augmentation des conflits liés à l’accès à des ressources de plus en plus rares...  Les crises sanitaires d’ampleur mondiale se multiplient depuis vingt ans et les modifications des écosystèmes (forestiers, taïgas et permafrosts) qui en sont largement responsables vont continuer à se multiplier, avec les conséquences dramatiques que nous voyons aujourd’hui. Le développement de systèmes de productions animale toujours plus industrialisés, entrainant modification de l’alimentation et renforcement de la promiscuité entre animaux et entre animaux et hommes créent de nouveaux facteurs de risques d’émergence de nouvelles zoonoses. Les crises économiques liées à la spéculation mondialisée sur les prix, les flux, les produits ont régulièrement frappées et fait des dégâts majeurs

 Et si les sombres scénarios d’effondrement devenaient des réalités ? Quelles seraient alors les nouvelles formes de solidarité ? Et quelles seraient les nouvelles modalités de l’action humanitaire, si ce « concept » survit à la crise climatique et à ses multiples conséquences humaines, politiques, économiques? Et sans attendre un effondrement systémique, nos sociétés et nos organisations sont-elles capables de s’adapter et de relever les défis liés à l’augmentation et l’aggravation des crises humanitaires en cours ? Partout, les populations savent aussi innover, souvent sans nous, face à ces situations dégradées. C’est bien un crash test auquel nous sommes confrontés : humanitaires sur le terrain de plus en plus paralysés, sièges confinés, interrogation sur ce que seront les flux financiers pour les ONG mais surtout, quelle sera l’impact de cette crise sur les populations dans des contextes de services nationaux effondrés et d’une aide quasi-absente ?

 Peut-être allons-nous beaucoup apprendre des sociétés du sud et de l’est, qui ont vécu de nombreuses crises. Dans de nombreuses sociétés, les mécanismes de résilience anciens ont été affaiblis par une certaine vision du progrès. Mais ils restent sous la surface et peuvent sans doute se réactiver très vite. Espérons le car dans le sénario d'un effondrement structurel, ces sociétés seront sans doute bien seules.

 Finalement, nous, acteurs de l’action humanitaires, ne sommes-nous pas potentiellement très fragiles? Avec nos systèmes d’aide sophistiqués, fortement dépendant non seulement de nos missions sur le terrain mais aussi et surtout des télécommunications et de la cybersphère, avec nos millions d’’emails, nos sites web, nos applications toujours plus consommatrices en énergie et surtout nos besoins financiers importants, nous sommes devenus l'expression généreuse d'un système global terriblement destructeur. Serons nous capables de redevenir robustes, sobres, capables de redondances, capable d’inventer notre « mode dégradé », de travailler sur d'autres bases et vers d'autres solidarités? La discussion ne fait que commencer, et l’expérimentation est devant nous en vraie grandeur.

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