Nice : les aventures de Thérèse, la marchande de socca.

Je regardais sur Facebook une photo de Thérèse, la marchande de socca de Saleya. La personne qui l’a publiée pensait que la famille actuelle avait conservé le nom de la célèbre Thérèse de jadis car c’était leur aïeule. Il n’en n’est rien, ceux qui y sont aujourd’hui sont originaires d’Afrique du Nord et celle de l’époque était une Niçoise bon teint (ou d’origine italienne selon certains). Peu importe mais l’originale ne manquait pas d’humour et animait tout le cours.

Thérèse et la Fiat 500.

En ce temps-là, il n’y a pas si longtemps de cela d’ailleurs, le Cours Saleya était encore recouvert d’un toit en béton, car dès l’aube il abritait le grand marché de Nice avant qu’il ne parte en face de l’aéroport.

En son centre régnait Thérèse, la marchande de socca, qui commençait sa journée très tôt le matin, mais qui restait en place jusqu’à midi quand les professionnels étaient remplacés par les clients du quartier. Thérèse ne manquait pas de verve, se mêlait sans cesse à la conversation de ses clients, et ne se gênait pas pour faire des commentaires en niçois ou en français.

Le pourtour du cours était interdit à la circulation pour ne pas gêner les commerçants. Mais ce jour-là un touriste égaré, conduisant une Fiat 500, décide de passer outre l’interdiction. En plus, comble de malchance, il est immatriculé à Paris, faute impardonnable !

La rue est totalement encombrée par les charrettes des maraîchers, le véhicule ne peut plus avancer et son conducteur décide tout simplement de klaxonner. Il donne en outre quelques coups d’accélérateur pour faire vrombir son moteur, ce qui parfume l’environnement d’oxyde de carbone et cela à quelques mètres de l’odorante plaque de socca de Thérèse.

Son sang ne fait qu’un tour, elle ameute la moitié du marché, prend à témoin les clients qui attendent d’être servis et hèle deux forts des halles qui traînaient au bar voisin : « Enlevez-moi ça d’ici ! De suite ! »

Les deux forts arrivent, soulève la Fiat 500, tandis que le conducteur debout dans la voiture hurle, et vont la déposer dans la rue Sainte Marie entre la chapelle de la Miséricorde et la Cambuse, rue tellement étroite qu’il devient impossible d’ouvrir les portières du véhicule. Le parisien s’en échappera par le toit.

Ouf ! La socca de Thérèse était sauvée…

Thérèse et les Français.

À la fin des années soixante-dix, je faisais la queue, le matin vers dix heures, avec ma petite amie, car comme tout bon niçois nous nous devions de sacrifier à la dégustation de la socca de Thérèse à l’heure dite. Hélas la plaque venait de se terminer avec le client qui était devant nous, et nous attendions la nouvelle. Nous en profitions pour deviser sur mon avenir professionnel, car le lendemain matin j’allais occuper mon premier emploi de chef de publicité dans une grande entreprise nationale à Antibes.

Mon amie me demanda alors : « Mais tu sais où sont les bureaux ? » Je lui répondis que non, mais que je trouverai bien. Les niçois vont en effet plus souvent la nuit à Juan les Pins que le jour à Antibes.

Thérèse comme à son habitude se mêla de la conversation, me regarda et déclara d’un ton apitoyé : « Et ben, mon pauvre, vous avez pas de chance. Vous allez travailler chez les Français ? »

Décidément il est des frontières indestructibles.

Porteurs de socca dans « A propos de Nice » de Jean Vigo. Porteurs de socca dans « A propos de Nice » de Jean Vigo.

Thérèse et son loyer.

Le personnage était quand même remarquable. La socca était fabriquée dans une cave du Vieux Nice, où se situait le four. Son employé arrivait ensuite en hurlant sur le cours en poussant une charrette à bras où trônait l’odorante plaque. Mais cette cave n’appartenait pas à Thérèse. Elle la louait pour quelques centaines de francs à un vieux Niçois. Puisqu’il était propriétaire d’une cave c’était donc, à ses yeux, un bourgeois capitaliste, et il fallait bien le lui faire sentir.

Thérèse avait donc décidé de lui payer son loyer le dernier jour du mois, que celui-ci soit férié ou pas, à une heure bien précise. Si l’homme n’était pas présent le jour dit à l’heure dite, il attendrait le mois suivant pour recevoir son subside.

Mais l’épreuve ne s’arrêtait pas là. La cuisinière le recevait dans la cave, devant le four, lui payait son dû avec les pièces de 1, 5, 10 et 20 centimes qu’elle avait reçues de ses clients et le forçait à toutes les compter, pour lui prouver qu’elle ne se trompait jamais.

C’est un train qu’elle aurait pu remplir à elle toute seule avec ses pièces jaunes.

Christian Gallo - © Le Ficanas ® - Extraits des « Dessous de la Côte » et d’émissions pour Radio France.

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