«Sur le Yémen, le Conseil des droits de l'homme de l'ONU fait le jeu de l'Arabie Saoudite»

Amal El Basha est défenseure des droits humains et fondatrice de l'ONG Sisters Arab Forum (Yemen). En octobre, elle s'est rendue à Genève, au Conseil des droits de l'Homme des Nations unies pour demander l'ouverture d'une enquête internationale sur les crimes actuellement commis dans son pays.

Amal El Basha est défenseure des droits humains et fondatrice de l'ONG Sisters Arab Forum (Yemen). En octobre, elle s'est rendue à Genève, au Conseil des droits de l'Homme des Nations unies pour demander l'ouverture d'une enquête internationale sur les crimes actuellement commis dans son pays. A cette occasion, la FIDH s'est entretenue avec elle. (Sisters Arab Forum est l'organisation membre de la FIDH au Yemen).

Amal Basha (crédit : DR) Amal Basha (crédit : DR)

Le 2 octobre dernier, le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies a voté une résolution en soutien à une commission d'enquête nationale sur les crimes commis au Yémen : alors que le gouvernement actuel est lui-même impliqué dans ces crimes, quel regard portez-vous sur une telle décision ?

Le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies nous déçoit depuis 2011. Plusieurs ONG avaient alors déjà réclamé une enquête internationale indépendante qui soit susceptible d'établir les responsabilités sur les violations des droits humains, en particulier sur le massacre du "Vendredi de la dignité" le 18 mars 2011, au cours duquel au moins 45 manifestants contre l'ancien président Ali Abdallah Saleh, dont 3 enfants, avaient été assassinés par balles.

Le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU reste un organe politique qui sert l'intérêt des gouvernements. En se contentant d'assister la commission d'enquête « nationale », il a cédé aux pressions et au lobbying exercés par l'Arabie saoudite avec la complicité des Etats occidentaux. Pendant cinq ans, jusqu'au mois dernier, le gouvernement yéménite soutenu par l'Arabie, qui s'est rendu responsable de graves violations des droits humains, a freiné la mise en place de cette commission. Il a finalement obtenu du Conseil un « soutien technique » à cette procédure d'enquête strictement nationale. C'est une immense déception pour le mouvement de défense des droits humains et pour les victimes. Comment cette commission, désignée par un gouvernement allié à l'Arabie, et dont les membres ne cachent pas leurs affiliations politiques, pourrait-elle enquêter sur des crimes commis par la coalition ?

C'est aussi une atteinte grave à la crédibilité du Conseil des Droits de l'Homme en tant qu'organe sensé assurer la défense des droits humains et non l'impunité des gouvernements puissants. Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont sabordé en coulisses un projet de résolution en faveur d'une commission d'enquête internationale qui était porté par les Pays-Bas, sans doute aussi sous la pression de grands groupes pétroliers.

La situation actuelle au Yémen est catastrophique. Dans l'indifférence de la communauté internationale, des milliers de civils y compris des femmes et des enfants, trouvent la mort chaque jour dans des frappes aériennes ou des combats terrestres. La coalition emmenée par l'Arabie et les forces Houthis sont toutes responsables de crimes graves. Le 28 septembre, plus de 130 femmes et enfants sont morts dans le bombardement d'une noce par la coalition saoudienne. Après avoir détruit toutes les cibles militaires, celles-ci visent désormais des bâtiments résidentiels, les marchés, les mosquées, maisons, écoles et hôpitaux à la recherche de combattants pro-Saleh et Houthis. De leur côté, les Houthis mènent de véritables chasses à l'homme contre leurs adversaires, enrôlent des enfants, enlèvent, arrêtent arbitrairement, détiennent et torturent et assassinent des activistes, des leaders politiques et tribaux, utilisent des mines anti personnelles.

Les membres du Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, qui sont des alliés stratégiques de l'Arabie Saoudite, ont une responsabilité très importante dans la continuation de ces massacres, et l'impunité garantie à leurs responsables.

Certains estiment que le conflit a pris un tournant confessionnel?

Toutes les parties attisent les discours sectaires et instrumentalisent les appartenances religieuses et tribales.

La famille "Romayma", clan hachémite célèbre et majoritairement chiite du gouvernorat de Taïz, vue comme favorable aux Houthis, a été entièrement assassinée, avec les enfants dans le village de hednan-Sabr à taez, par des milices affiliées au parti islamiste Islah allié de l'Arabie en juillet 2015 : certains ont été immolés par le feu, d'autres ont été précipités du haut des toits, d'autres encore ont été lynchés ou faits prisonniers.

Dans ce pays où sunnites et chiites cohabitent pacifiquement de longue date, les campagnes médiatiques ultra-violentes contre les activistes et les défenseurs des droits humains, sur la base de leurs origines, se multiplient. 

Pourtant, en 20 ans de réveil politique, au cours desquels on a assisté à la mise en place d'élections régulières, à la mobilisation croissante de la société civile et au développement des mouvements de défense des droits humains, il a toujours été évident que la polarisation entre les divers acteurs reposait sur les affiliations politiques, et non sur les identités sectaires.

Mais le fait que la société civile yéménite se batte pour une société plurielle, la démocratie et les droits humains, représente une menace pour les pays voisins du Golfe. L'instrumentalisation sectaire d'un conflit entre Houthis chiites et tribus sunnites, alors même que les tendances politiques les plus contradictoires se retrouvent dans chaque camp, n'a pour but que de masquer la dimension éminemment politique et économique de ce conflit entre deux parties qui ne veulent pas partager le pouvoir, et un enjeu central de la guerre au Yémen : celui du maintien du pays dans l'orbite saoudienne.

Quel est le rôle de l'Arabie saoudite dans le conflit au Yémen ?

Cela fait plusieurs décennies que l'Arabie saoudite traite le Yémen comme son pré carré. Elle contrôle de longue date les affaires intérieures du pays. Dans les années 1970, le président Ibrahim Al Hamdi a été assassiné au bout de trois ans d'exercice à cause de son indépendance par rapport à ce puissant voisin et de ses efforts pour construire un Etat civil.

Depuis la révolution, plusieurs scandales ont révélé l'ampleur des manipulations auxquelles s'est livrée l'Arabie dans les affaires internes du Yémen. Sous couvert d'un "Comité spécialisé » au sein du Ministère de la Défense, des dirigeants militaires, des chefs de tribu, l'ex-Président, ainsi que certains partis politiques, ont perçu des salaires mensuels versés par le gouvernement saoudien. Ce Comité comporte notamment un fonds spécialisé de soutien à la propagande contre les chiites qui a directement financé les hérauts de la haine religieuse dans le pays.

Sous l'influence néfaste de l'Arabie, plus occupée à corrompre les dirigeants politiques qu'à financer des programmes de développement et à soutenir la prédication wahhabite au détriment des partis démocratiques et des organisations de défense des droits humains, le Yémen est resté un pays pauvre, avec une démocratie de façade, et est devenu une plaque tournante de l'extrémisme religieux.

Aujourd'hui, c'est l'Arabie saoudite qui, de facto, met en œuvre la Résolution 2216 du Conseil de Sécurité des Nations unies, qui exige que toutes les parties mettent un terme immédiat et inconditionnel à la violence et qui prévoit des sanctions contre les individus qui mettent en danger la stabilité du pays. L'Arabie impose donc un état de siège au pays : l'entrée de l'aide humanitaire est soumise à son autorisation. Même les avions de ligne qui circulent entre Sanaa et Amman sont fouillés par les forces saoudiennes, ce qui est parfaitement contraire au droit international, et une atteinte à l'indépendance du pays. L'Arabie saoudite, dont les frappes aériennes visent quotidiennement des civils, jouit de l'impunité alors qu'elle commet des crimes de guerre quotidiens. Lorsqu'un immeuble résidentiel est touché, les secours sont immédiatement bombardés à leur tour, ce qui est exactement le mode d'action adopté par Bachar Al Assad en Syrie.

Les médias internationaux ne traitent pas ces actes de barbarie à leur juste valeur et l'Arabie continue de jouir du soutien inconditionnel des Etats occidentaux, qui prétendent défendre les droits humains mais n’hésitent pas à garantir l'impunité à un gouvernement qui a l'un des plus mauvais palmarès au monde en la matière et qui joue un rôle décisif dans la diffusion de la violence sectaire à l'échelle régionale et internationale. Un gouvernement qui condamne à mort un adolescent chiite coupable d'avoir manifesté (Ali Al Nimr), qui condamne Raif Badawi à 10 ans de prison et 1000 coups de fouet pour avoir appelé de ses vœux des réformes démocratiques dans le pays et qui protège les extrémistes religieux qui prônent la violence en les autorisant à prêcher dans les mosquées en toute impunité.

Une large partie des problèmes du Moyen-Orient tient aujourd'hui au fait que l'Arabie saoudite et l'Iran, deux régimes théocratiques et non démocratiques, s'y livrent une guerre par procuration dont les victimes sont des civils innocents.

La société civile yéménite est-elle susceptible d'influer sur le cours des événements  ?

La société civile yéménite est gravement menacée. Dans un tel cycle de violence, on n'entend plus la voix de la raison, et encore moins celle des ONG de défense des droits humains.

Des activistes, des défenseurs des droits humains et des journalistes, comme l'activiste pacifique Anwar Al Wazir assassiné parce qu'il était laïc et le journaliste et activiste Abdel Karim el Khaynawi, traités d'agents étrangers et de traîtres, ont été exécutés en plein jour, par les deux parties.

Mais l'Arabie joue aussi un rôle délétère en politisant et en instrumentalisant les ONG afin de les rallier à sa cause. C'est ce travail de lobbying intense qui porte ses fruits dans les instances internationales, et qui explique le positionnement d'institutions comme le Conseil des Droits de l'Homme des Nations unies. Tout cela contribue à diviser la société yéménite et à ruiner les efforts entrepris depuis des années pour construire une société civile forte et indépendante.

Qu'attendez-vous de la communauté internationale ?

Je suis en colère et pessimiste. Il va nous falloir longtemps pour accorder de nouveau notre confiance au Conseil des droits de l'Homme car en l'état actuel il ne respecte manifestement pas ses principes fondateurs.

Le plus urgent est de pousser les Nations unies à faire réellement pression sur toutes les parties, y compris sur la coalition menée par l'Arabie saoudite, pour qu'elles mettent un terme à cette hécatombe.

Le siège qu'impose la coalition menée par l'Arabie saoudite, ainsi que tous les blocus imposés au niveau local par les forces pro-Houthis, doivent être levés afin que l'économie puisse redémarrer. A l'heure actuelle, tout est paralysé dans un pays qui souffre déjà de pauvreté ; les gens n'ont ni eau, ni combustible, ni denrées alimentaires. 21 millions de personnes sont menacées de famine. Il y a même pénurie de matériel médical et la plupart des hôpitaux ne fonctionnent plus.

Nous exigeons du gouvernement Hadi le respect des Conclusions de la Conférence du Dialogue National mise en place suite au départ du président Saleh, qui interdisent à toute autorité de demander une intervention étrangère ou des frappes aériennes étrangères.

Toutes les parties doivent immédiatement arrêter les combats, revenir à la table des négociations avec les Nations unies et accepter de partager le pouvoir.

 

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