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Billet de blog 10 mars 2019

Panne ou sabotage électrique au Venezuela : êtes-vous naïfs ?

Ce jeudi 7 mars dans la soirée, plus de la moitié du Venezuela a été plongée dans le noir pendant des dizaines d’heures, et le réseau n’est à ce jour pas encore complètement rétabli. A l'origine de la coupure, la centrale hydroélectrique de Guri, le 4ème plus grand barrage au monde et le plus grand du Venezuela. Cette centrale fournirait selon les estimations jusqu’à 80% de l’électricité du pays.

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Caracas dans le noir ce jeudi 7 mars © AFP

Deux versions s’opposent quant à la source du problème. Le gouvernement dénonce un sabotage du réseau lié à « une attaque cybernétique contre le système de contrôle automatisé » de la centrale. Le président Nicolas Maduro écrit dans un tweet ce vendredi que la « guerre électrique dirigée par l’impérialisme états-unien [...] sera vaincue ». Ce samedi, lors d’un meeting à Caracas, il déclare qu’à la mi-journée « une autre attaque cybernétique visant une des sources d’énergie qui fonctionnait parfaitement » a été menée, alors que près de 70% du réseau avait été rétabli.
Du côté de l’opposition et des médias internationaux, on saute évidemment sur l’occasion pour relancer une offensive, notamment après l’échec du coup d’Etat de l’autoproclamé président Juan Guaidó, qui n’a toujours aucune autorité dans le pays. Ce dernier a également tenu un meeting avec ses partisans ce samedi à Caracas, ne manquant pas de surfer sur l’événement en dénonçant le manque d’investissement dans le système électrique et critiquant « l’usurpateur » Maduro au pouvoir au palais présidentiel.

Capture d'écran d'un tweet de Nicolas Maduro le 8 mars
Capture d'écran d'un tweet de Juan Guaido le 8 mars

Inutile de préciser que les conséquences d’une telle coupure, d’une telle envergure et d’une telle durée, sont dévastatrices. Imaginez simplement les habitations, les écoles, les métros, les hôpitaux sans électricité. Sans courant, c’est un pays entier qui est à l’arrêt. Des « experts » et « spécialistes » de pacotille en tout genre défilent sur les plateaux télévisés du monde entier pour expliquer que la faute est à la « dictature socialiste qui a conduit à la ruine et asservi son peuple ». « Dénoncer l’impérialisme américain, c’est quand même un peu pathétique, c’est tout à fait paranoïaque » nous dit Patrick Martin-Genier sur BFMTV1, spécialiste de circonstance du Venezuela. Émettre l’hypothèse d’une cyber-attaque relèverait donc de la paranoïa. Soit c’est de la naïveté, soit c’est de l’omission de vérité, un mensonge si vous préférez.

Les attaques contre les infrastructures civiles d’un pays cible par un pays tiers n’ont rien d’un fantasme hollywoodien, et encore moins venant des Etats-Unis. Doit-on rappeler les révélations d’Edward Snowden2 ? Cet ancien analyste de la NSA et lanceur d’alerte a révélé au monde l’ampleur globale de l’espionnage des agences de sécurité et de renseignement états-uniennes. Parmi les milliers de révélations que contiennent les millions de documents internes transmis par Snowden, le nom du Venezuela est revenu à plusieurs reprises.
On sait qu’une unité spéciale de la NSA spécialisée dans le cyber-espionnage, la Tailored Access Operations (TAO), a mené des opérations contre le Venezuela.
On sait que des ordonnances de la cour fédérale FISA, autorisant la NSA à espionner des pays comme le Venezuela, ont été émises.
On sait que la NSA a espionné en profondeur la compagnie pétrolière publique vénézuélienne PDVSA, notamment ses collaborateurs à travers le monde.
Enfin, on sait également que la NSA a installé des malware dans les réseaux électriques de différents pays comme la Russie, l’Iran, la Chine ou encore...le Venezuela. Ces programmes malveillants sont installés dans ces réseaux dans le but de pouvoir couper tout ou partie des infrastructures électriques d’un pays à tout moment si les circonstances les y « obligent ».

Affirmer ou simplement supposer que les Etats-Unis puisse mener une telle attaque contre le Venezuela relèverait d’une « paranoïa » complotiste ? Soit, admettons. Dans ce cas il faudrait cesser d’accuser d’autres puissances étatiques d’en être capables. Le Wall Street Journal publiait en 2009 un article3 dans lequel il dénonçait l’intrusion de cyber-espions chinois et russes dans les infrastructures électriques des Etats-Unis avec l’objectif d’y installer des logiciels malveillants. Les grandes puissances mettent en œuvre des dépenses toujours croissantes et colossales dans la cyber-défense qui est devenue un terrain de guerre à part entière.

Pensez-vous donc vraiment qu’un simple « manque d’investissement », une « mauvaise gestion », aussi durable soit-elle, puisse plonger 22 des 23 États du Venezuela dans le noir pendant des heures, selon les dires de l’opposant Guaidó ? Pensez-vous que le pays subit soudainement et inopinément de nouvelles coupures à des endroits où le réseau est stable et sans incidents ? Les cyber-attaques contre des infrastructures civiles sont une réalité et font partie du nouvel arsenal de guerre moderne. Donald Trump et les Etats-Unis ne reconnaissent plus Nicolas Maduro comme président et déclarent ouvertement vouloir un changement de régime. Pour arriver à cette fin, « all options are on the table » dixit le président états-unien. Toutes les options sont sur la table, pourquoi pas celle-ci ?

Notes et sources :

1 : BFMTV, Venezuela: Maduro dénonce une nouvelle attaque "cybernétique", empêchant de rétablir l'électricité, 09/03/2019
2 : A voir l'excellent biopic réalisé par Oliver Stone sur Edward Snowden, Snowden, 2016
3 : The Wall Street Journal, Electricity Grid in U.S. Penetrated By Spies, 08/04/2009

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