La religion: Marx incompris?

Comment Karl Marx interprétait de son temps le fait religieux? L'histoire nous a montré que certains se sont approprié Marx pour commettre les pires exactions envers religions et religieux. Ainsi, de ma modeste interprétation de la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, je vais essayer de défaire certains mythes pourtant bien ancrés dans les idées de nombreuses personnes.

[MAJ] Je précise que je tente ici de rendre à Marx sa véritable pensée, loin des caricatures faciles qui lui sont souvent faites. Ainsi, ce n'est pas parce que je rends compte de sa pensée que je m'y associe. Mes convictions restent du domaine privé.

 

Avant toute chose, précisons que j'écris ici ma vision, mon interprétation de la pensée de Marx et que la critique que vous pouvez en faire m'importe et nous importe beaucoup. Je vous laisse ainsi le soin, pour la critique, de la publier dans les commentaires de cet article, merci.

 

Contextualisons le fameux "opium du peuple" de Marx. Cette formule est rédigée dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel parue en revue en 1844 dans les Annales franco-allemandes. Nous sommes évidemment encrés dans une profonde exploitation et misère des prolétaires en pleine révolution industrielle et Marx n'est pas étranger à cette pauvreté qui semble avoir conquise l'ensemble des travailleurs. Seulement, voilà maintenant plus d'un demi-siècle que la Bastille a été prise. Pourtant, l'Allemagne tarde a enclencher un processus révolutionnaire, le mouvement ouvrier allemand commence à peine a émerger. Ainsi, Marx débute sa revue par cette critique, qui selon lui est "la condition première de toute critique" de l'immobilisme allemand: celle de la religion.

Karl Marx en 1861 Karl Marx en 1861

Selon Marx, l'impasse dans laquelle se trouve le peuple allemand n'est pas compréhensible si l'on ne comprend pas le phénomène religieux. En étudiant la religion, on trouvera ce qui se cache vraiment derrière la condition humaine. Pour mettre en route sa critique, il part du constat matérialiste selon lequel "l'homme fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme".

L'Etat, la société produisent la religion qui est une représentation fausse du monde car ce monde en tant que tel, ne devrait pas être. "La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l'arôme spirituel". Plus simplement, étant produit de ce monde, lutter contre le phénomène religieux revient à lutter contre le système capitaliste. Vous remarquerez que contrairement à Marx, j'utilise l'expression "phénomène religieux" plutôt que "religion" car la "lutte contre la religion" peut prêter à confusion et nous verrons plus loin à partir de quoi la pensée de Marx a été déformée. N'allons pas trop vite.

 

"La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est l'âme d'un monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple."

J'ai volontairement pris le paragraphe entier dans lequel est inscrite une des citations des plus reprises de Marx. Qu'apprend-on? La misère religieuse reflète la misère du prolétaire exploité, de la dure vie qu'il mène. Ici Marx fait même un faux éloge de la religion qui, pour le travailleur miséreux, représente l'image d'un monde meilleur, plus juste dans une époque qui ne l'est pas. Mais ce monde meilleur imaginaire n'est qu'un opium. Contrairement à ce que l'on peut penser, Marx n'est pas le premier à utiliser l'expression car des penseurs comme Kant ou Feuerbach l'ont déjà utilisé. L'opium est une drogue qui a notamment la particularité de provoquer une somnolence de son consommateur. Ainsi, à travers cette image, Marx veut montrer que la religion empêche la possibilité de lutte contre le système établi car elle tend à réconforter le malheureux dans son malheur, mais pas à le faire disparaitre, ce malheur.

 

"Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple."

S'il y a bien une phrase qui a été extrêmement mal interprétée dans l'histoire et encore aujourd'hui, c'est celle-ci. N'en déplaise à certains, Marx n'est pas un anticlérical forcené qui veut détruire les églises et enfermer les religieux. Non, on est très loin de cela. Traduction: il faut que les Hommes n'aient plus besoin de la religion. Comment? En faisant en sorte que le monde suffise à leur bonheur réel. Comment nomme-t-on ce monde? Le communisme. En résumé, la société post-révolution se débarrassera d'elle-même de la religion.

 

Donc selon Karl Marx, la critique de la religion permet à l'Homme de penser et d'agir par lui-même afin qu'il prenne conscience de sa condition d'opprimé. Sans images saintes, sans opium, il peut donc critiquer le monde dans lequel il vit et lutter pour le changement et la transition vers le socialisme, puis le communisme.

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