La justice une arme politique: les méthodes de la droite latino-américaine en France?

Ce mardi 16 octobre, une dizaine de perquisitions ont eu lieu dans les locaux et domiciles de membres de la France Insoumise, dont le siège du mouvement et le domicile de Jean-Luc Mélenchon. Le président du groupe LFI à l'Assemblée Nationale n’a pas tardé à faire la comparaison de sa situation avec celle de Lula au Brésil, mais on pourrait en faire d’autres et ce n'est pas anodin.

Ce qui vient de se passer ce mardi matin est d’une extrême gravité. Contre la première force d’opposition du pays, des locaux et des domiciles perquisitionnés, des ordinateurs et des supports de stockage informatique copiés et/ou emmenés, une absence de procès-verbaux dressés dans certains cas. Le tout sur ordre du parquet de Paris, dont la personne du procureur est nommée directement par le ministre de la Justice, autrement dit une opération sous les ordres directs de Nicole Belloubet, de son ministère et donc du gouvernement. Les deux motifs évoqués quant à eux ne tiennent pas la route, ni l’un ni l’autre. Le premier motif est celui d'un signalement du président de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), François Logerot, à propos des comptes du candidat Jean-Luc Mélenchon pendant l’élection présidentielle de 2017, qui ont pourtant été validés par cette même commission sous la présidence de cet homme. Et quand bien même certaines suspicions persisteraient, l’ancien candidat à la présidence s’est toujours déclaré favorable à une révision totale de ses comptes de campagne si nécessaire (à noter que ceux de monsieur Macron font également l'objet d'un signalement avec de vraies irrégularités mais qui n'ont eu aucune suite). Le second motif, ce sont les calomnies d’une député européenne FN qui avait fait un « signalement » sur de supposés emplois fictifs lorsque que Jean-Luc Mélenchon était député européen, et cette député a elle-même reconnue avoir seulement fait un « pied de nez » à JLM, ce à quoi il a répondu par une plainte pour « dénonciation calomnieuse ».

Jean-Luc Mélenchon lors du point de presse le matin de la perquisition au siège de la France Insoumise © Filip FI Jean-Luc Mélenchon lors du point de presse le matin de la perquisition au siège de la France Insoumise © Filip FI

Les raisons de ces perquisitions sont donc clairement d’ordre politique, de par leurs exécutants, de par leurs « motifs » et de par leurs circonstances également, le jour du remaniement ministériel qui ressemble davantage à la confirmation d'une crise politique qu’à un renouvellement. Et si vous n’êtes pas encore convaincus du fait qu'on parle bien de politique et non de justice, c’est qu’il faut tourner le regard vers d’autres horizons, où des faits similaires se sont produits à des fins politiques, et l’Amérique latine en est le parfait laboratoire. Sur ce continent l’on connaît déjà l’instrumentalisation par la droite du pouvoir judiciaire pour discréditer et faire taire ses opposants. De quoi parle-t-on?

Le premier cas, et le plus emblématique, c’est évidemment au Brésil qu'on le trouve. Le pays a été dirigé pendant douze années consécutives par un gouvernement de centre-gauche, d’abord avec la présidence de Luiz Inácio Lula jusqu’en 2011, puis avec Dilma Rousseff jusqu’en 2016, année où elle a été destituée par...un coup d’État institutionnel. Une gauche plus réformiste que révolutionnaire, mais qui dérangeait suffisamment les intérêts de l’oligarchie locale et des nord-américains pour subir un acharnement politique par la voie du judiciaire. Lula, ancien président et figure emblématique du Parti des Travailleurs brésilien, à l’approche de l’élection présidentielle de 2018 est porté candidat par les siens, alors que le pays est dirigé par Michel Temer, symbole d’une droite corrompue et revancharde. Devant la popularité de Lula et ses chances certaines de remporter le scrutin (les sondages le donnaient grand favori), la « justice » brésilienne à la botte du pouvoir politique invente de toute pièce une « affaire » de corruption, dans laquelle Lula aurait notamment reçu un luxueux appartement « triplex » en échange de contrats juteux pour l’entreprise pétrolière brésilienne Petrobras. Le dossier est vide de preuves matérielles pouvant confirmer les accusations. Ça n’empêchera pas les juges de prononcer en juillet 2017 une peine de neuf ans et six mois de prison, puis en appel en janvier 2018 un élargissement à douze ans et un mois. Le 7 avril, il est fait prisonnier, mais se déclare toujours candidat. Le 31 août, il est déclaré inéligible. Le 4 septembre, celui qui sera désigné sept jours plus tard comme le candidat remplaçant de Lula, Fernando Haddad, est mis en accusation à son tour pour des faits de corruption. Le 7 octobre, un candidat fasciste rassemble 46% des voix au premier tour. Mission accomplie.
Le cas de Lula est typique de la « judiciarisation » des affaires politiques au service des puissants. Aujourd’hui il est toujours derrière les barreaux, alors que le second tour de l’élection se profile comme la victoire et le retour du fascisme au Brésil.

Si le cas de Lula est le plus emblématique, il n’est pourtant pas isolé sur le continent. En Équateur, après dix ans de gouvernement de gauche, est élu en 2017 celui qui est désigné comme le successeur du président précédent (Rafael Correa atteignant la limite des deux mandats successifs autorisés), Lenín Moreno, qui se révèle être un traître à la révolution citoyenne en tournant le dos - une fois élu - à son camp et en s’alliant à des secteurs conservateurs équatoriens. Sa trahison va si loin qu’il craint un retour du camp Correa qui reste très populaire. Il décide de limoger son vice-président, Jorge Glas, en l’accusant de corruption alors que celui-ci est surtout l’un des derniers piliers centraux du « correisme » au sein du gouvernement d’alors. Même chose qu’au Brésil, la « justice impartiale et indépendante » le condamne à six ans fermes et il purge sa peine depuis le 2 octobre 2017.
Mais ça ne s'arrête pas là. Moins d’un an après l’incarcération de Jorge Glas, c’est au tour de Rafael Correa, l'ex-président, d’être accusé par le président Moreno de toutes sortes de méfaits. Correa vivant en Belgique avec sa femme, il envisage de revenir en Équateur pour lancer une Assemblée Constituante et espérer ainsi reprendre le pouvoir afin de continuer l'œuvre de la révolution citoyenne qu'il a initié. Les accusations contre lui vont de la « simple » corruption à la tentative d’enlèvement d’opposants politiques. Le 19 juin 2018, il est convoqué par la justice équatorienne, évidement toujours « impartial et indépendante ». Le 3 juillet, un mandat d’arrêt international est émis à son encontre. Aujourd’hui il vit toujours en Belgique, dans l’impossibilité de retourner en Équateur et donc d’y jouer un rôle politique quelconque, malgré sa grande popularité.

L’on peut encore ajouter brièvement une autre affaire de la même nature. En Argentine - seul pays d’Amérique du sud où la droite est revenu au pouvoir démocratiquement - l’ancienne présidente modérée, de centre-gauche dirait-on, Cristina Kirchner, est régulièrement accusée de toutes sortes de choses pour la discréditer et empêcher son camp de revenir à la manœuvre du pays. Alors encore en fonction, en 2013, elle est soupçonnée d’évasion fiscale. En 2015, elle est accusée par ses opposants d’être derrière la mort du procureur général Alberto Nisman. En mai 2016, elle est suspectée d’avoir manipulé la banque centrale à la fin de son mandat, des perquisitions ont lieu à ses domiciles, tiens donc. À la fin de l’année 2017, elle est inculpée pour « trahison » et la « justice » réclame son incarcération. En mars 2018, la justice est de nouveau à ses trousses et l’accuse de corruption. Enfin, le 23 août dernier, des perquisitions sont menées dans deux de ses propriétés. Décidément.

Lula, Glas, Correa, Kirchner ont en commun d’appartenir à des mouvements populaires et de jouir eux-mêmes d’une popularité certaine auprès d’une grande partie de leur population. Ils ont aussi en commun d'avoir participé ou dirigé des gouvernements qui ont sorti des millions de gens de la pauvreté. Lula c'est quarante millions de personnes qui sortent de la pauvreté, Kirchner c'est huit millions, Correa c'est 14% de pauvres en moins. Des exemples de démêlés judiciaires pour faire taire et empêcher d’œuvrer à l'intérêt général, l'Amérique latine en est remplie. Doit-on pour autant comparer les perquisitions à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise à l’instrumentalisation qui est faite de la justice là-bas pour discréditer et faire taire ses opposants? De mon point de vue la comparaison est tout à fait recevable, mais à faire avec prudence. Recevable car les similarités sont criantes. Jean-Luc Mélenchon est une figure charismatique populaire qui, de par son score au dernier scrutin présidentiel, le place en positon de « présidentiable ». Le programme qu’il porte est largement suffisant pour inquiéter les intérêts des puissants rassurez-vous. Lula et Kirchner présentent tous deux des idées beaucoup moins radicales et sont pour autant sujets à ces pratiques. À noter également qu’il est clairement établi que ces perquisitions n’ont pas été le fruit d’un juge d’instruction indépendant, mais bien d’un procureur nommé par le ministre de la Justice, comme nous le précisions au début. Nous avons donc les trois éléments de comparaison fondamentaux que sont la popularité, la menace contre les intérêts oligarchiques en place, et la connivence entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire à des fins éminemment politiques.
Comparaison à faire donc, pour informer sur le fait que ces façons de faire ne sont pas fantasmées mais belles et bien réelles et mises en œuvre. Avec prudence toutefois. Si déjà les cas latino-américains ont chacun leur contexte et leurs spécificités, le cas français l'est encore plus. Connaître ce qui se trame hors de nos frontières ne doit pas occulter les particularités de nos « affaires », leur étude et leur diffusion, pour pousser le plus grand nombre à réellement comprendre ce qui se passe.

Evidemment que Lula n'est pas Mélenchon. Ce qu'ils représentent en revanche, ce qu'ils incarnent, c'est tout ce que haïssent les bonnes gens qui prétendent nous gouverner. Ils en ont une peur bleue, au point d'en arriver à de telles méthodes. Dont acte. Nous continuerons d'avancer jusqu'à la victoire.

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