Venezuela : Victoire du chavisme, l'opposition doit accepter le jeu démocratique

Après 18 ans de révolution, c'est le 24ème processus électoral que connait la République Bolivarienne du Venezuela, et c'est le 22ème que le chavisme emporte. Analyse et décryptage des résultats de l'élection présidentielle vénézuélienne.

Meeting de fin de campagne électoral de Maduro et ses partisans à Caracas le 17 mai © AVN Meeting de fin de campagne électoral de Maduro et ses partisans à Caracas le 17 mai © AVN

Une opposition divisée entre le jeu démocratique et l'appel au boycott

Le scrutin s'est déroulé dans un certain contexte politique qui vient s'ajouter à la dure crise économique que traverse le pays, à savoir le positionnement particulier (mais pas original) de l'opposition vis-à-vis de cette élection. Peu après l'annonce de la tenue d'une élection présidentielle anticipée le 23 janvier 2018, des négociations avaient été entamées entre le gouvernement et l'opposition, mais cette dernière les avait subitement interrompu et appelé au boycott, alors qu'un accord entre les deux partis était sur le point d'être signé. Elecciones ya (des élections maintenant), c'était pourtant bien ce que réclamaient les dirigeants de l'opposition depuis plus d'un an1. La droite vénézuélienne ne participe à des élections que quand elle estime avoir des chances de gagner, sinon c'est les méthodes de violences insurrectionnelles, de déstabilisation économique et de putsch qui priment. Ce sont ces mêmes dirigeants de l'opposition radicale de droite et d'extrême-droite qui ont réclamé soi-disant des garanties sur l'équité du scrutin pour pouvoir y participer, mais qui en même temps ont refusé la présence d'observateurs internationaux de l'ONU, pourtant demandés par le président Maduro et le principal candidat d'opposition Henri Falcon.

Car oui, bien que les dirigeants de la MUD (Table de l'Unité Démocratique, principale coalition d'opposition) aient appelé au boycott, un candidat issu de ses rangs s'est quand même présenté avec le soutien de certains partis de la coalition comme COPEI. S'ajoutent également deux autres candidats d'opposition que sont Javier Bertucci et Reinado Quijada. L'opposition a-t-elle été bannie du scrutin, laissant Maduro seul face à sa réélection comme on a pu l'entendre sur France Info2? Evidemment que non. Une seule chose a été interdite et a servi de prétexte, c'est que soit présenté un candidat sous l'étiquette de la MUD. Mais il n'y a là rien d’extraordinaire, juste une question juridique qui semble échapper à certains journalistes et spécialistes autoproclamés de l'actualité vénézuélienne.
En octobre 2017, l'opposition a été mise en déroute par des élections régionales où elle n'a su remporter que 4 Etats sur 23. Voyant son incapacité à rassembler derrière elle, en décembre elle avait préféré boycotter les élections municipales et crier à la fraude pour éviter un nouveau camouflet. Sauf que les règlements électoraux stipulent que si un parti n'a pas participé à la dernière échéance électorale, il doit se réinscrire auprès des autorités électorales en vue du prochain scrutin. Or, pour que la MUD puisse se présenter aux présidentielles en tant que tel, il aurait fallu que tous les partis qui ont boycotté les dernières municipales se réinscrivent. Simple formalité administrative que les partis les plus importants de la coalition ont sciemment refusé d'effectuer pour ensuite pouvoir crier à la « dictature ».

Annonce des résultats de l'élection présidentielle le 20 mai au soir par la présidente du CNE, Tibisay Lucena © Zurimar Campos, AVN Annonce des résultats de l'élection présidentielle le 20 mai au soir par la présidente du CNE, Tibisay Lucena © Zurimar Campos, AVN

Des résultats une fois de plus symboles de l'encrage profond du chavisme et d'une opposition impopulaire

C'est ainsi que dimanche dernier, un peu plus de 20 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes pour élire leur président de la République dans un contexte de crise économique, d'appel au boycott des principales figures de l'opposition de droite et d'extrême-droite, et d'une figure de la MUD qui se présente comme candidat, faisant fi de cet appel au boycott. Le scrutin s'est tenu avec la présence de 150 accompagnateurs internationaux dont des membres du CEELA (Conseil des Experts Électoraux d'Amérique Latine) qui, par la voix de son président Nicanor Moscoso, a assuré que « le processus électoral s'est conformé aux normes internationales ainsi qu'à la législation nationale » et que les résultats annoncés par le CNE (Conseil National Électoral) sont le « résultat de la volonté des électeurs »3.

Ces résultats sont sans appel et sans surprise. Fort de 68% des voix avec 6,2 millions de votes en sa faveur, le chavisme remporte l'élection haut la main et reconduit son leader Nicolas Maduro à la présidence du pays. Le principal candidat d'opposition, Henri Falcon, qui avait « bravé » l'appel au boycott de la MUD ne récolte que 1,9 million de voix, soit un peu plus de 20% des suffrages. Le second candidat d'opposition, Javier Bertucci, lui emporte un peu moins d'un million de votes (10%), et le dernier seulement quelques dizaines de millier. La participation s'élève quant à elle à 46% du corps électoral. Comment interpréter toutes ces données ?

Le taux de participation n'est en rien étonnant et plutôt logique. Du côté de Maduro d'abord, on observe que l’électorat chaviste perd plus d'un million de voix par rapport à la présidentielle de 2013, mais en gagne environ 700 000 par rapport aux dernières régionales d'octobre 2017 (à laquelle l'opposition avait participé). Les comparaisons entre les élections sont à effectuer avec prudence donc, même si on peut s'essayer à les commenter. Ce qui apparaît clairement et indiscutablement, c'est que le chavisme garde un fort encrage politique au sein du peuple vénézuélien, surtout chez les couches populaires de la population qui, même si elles pâtissent le plus de la crise économique, continuent de soutenir massivement le processus révolutionnaire bolivarien dans ses échecs et ses réussites et rejettent en bloc un retour au néolibéralisme. Rapporté à l'ensemble du corps électoral, le chavisme pèse encore pour plus de 30% des inscrits, c'est énorme. A titre de comparaison, au premier tour de l'élection présidentielle française en 2017, Emmanuel Macron n'a été suivi que par seulement 18% des inscrits. Le million de voix manquant par rapport à 2013 peut éventuellement s'interpréter, soit par une certaine protestation au sein de l'électorat chaviste contre la politique gouvernementale, soit par le sentiment que l'élection était jouée d'avance ce qui aurait poussé certains à ne pas se déplacer. Libre à chacun d’avoir son interprétation, personnellement je pense qu'il y a un peu des deux. Quoi qu'il en soit, il est indiscutable que le noyau dur du chavisme était au rendez-vous ce dimanche et qu'il a réalisé une véritable démonstration de force, au plus grand malheur de ses détracteurs.
Du côté de l'opposition, rien d'étonnant non plus. L'appel au boycott a fait son effet et les opposants se sont massivement abstenus. Falcon a finalement suivi les consignes et déclaré une demie-heure avant l'annonce des premiers résultats qu'il ne reconnaîtrait pas la légitimité du scrutin4. Décidément, la droite vénézuélienne a vraiment du mal à reconnaître ses défaites et à se plier au jeu démocratique, même quand elle semble vouloir y mettre un peu de volonté. Le problème étant, que reste-t-il comme méthodes politiques de prise de pouvoir lorsque l'on décide de sortir du chemin de la démocratie? L'Histoire de l'Amérique latine nous enseigne rien de rassurant sur ce point malheureusement.

Notes :
1: Venezuela: nouvelle manifestation pour des élections anticipées, AFP, 23 janvier 2017
2: Twitter, @francoiscarpit1
3: Ceela: Elecciones del 20M han cumplido con los estándares internacionales, Ultimas Noticias, 21 mai 2018
4: Twitter, @HenriFalconLara

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