La négociation 2.0 : leçons de l'accord du 13 juillet entre la Grèce et ses créanciers

Une négociation a-t-elle jamais été autre chose que la validation d'un rapport de forces ?

Revenons sur l'accord qui a été conclu le 13 juillet entre le gouvernement grec et les principaux créanciers de la Grèce. Cet accord, aussitôt présenté par tous comme conclu sous la contrainte, mérite qu'on s'y attarde rapidement ne fut-ce que pour en tirer quelques leçons. Je ne vais pas revenir ici sur le contenu de l'accord. Celui-ci a largement été commenté; il faut une dose extrême de mauvaise foi pour y déceler le moindre point positif pour l'économie de la Grèce. D'ailleurs, Alexis Tsipras a lui-même reconnu qu'il s'agissait là d'un mauvais accord qu'il se voyait néanmoins contraint d'appliquer. Cet accord est aux antipodes de tout ce pourquoi Syriza a été élu. Cet accord douche les espoirs de millions de personnes qui à travers la victoire de Syriza en Grèce, la montée de Podémos en Espagne, l'activisme intellectuel et polique des altermondialistes et de la Nouvelle Gauche un peu partout en Europe et à travers le monde, ont cru proche la défaite de cette idéologie libérale qui inspire et "souille" la construction européenne depuis ses débuts. Cet accord reprend en pire les mesures de l'accord contre lequel le peuple grec s'était prononcé par référendum le 5 juillet. Yanis Varoufakis, le ministre des finances de la Grèce immédiatement éjecté après la victoire du "non" au référendum du 5 juillet, a d'ailleurs parlé d'un "traité de versailles" pour qualifier cet accord; énumérant et commentant les différentes exigences de l'accord, il a même parlé des "termes de la capitulation sans condition de la Grèce". A ses yeux il s'agit d'une guerre menée contre le peuple grec depuis le début de la crise de la dette souveraine. Et à scruter de près les exigences des créanciers à l'égard du peuple grec, on ne peut se priver de faire le parallèle avec le dépéçage de pays vaincus après une guerre : séquestration d'actifs, annulation de toutes les lois votées au Parlement grec depuis la victoire de Syriza en février 2015 (ce qui fait penser aux premières mesures d'un putschiste après un coup d'état : suspension de la constitution, etc.), etc. Nous avons là, sous les yeux, l'exemple typique d'un accord perdant-gagnant absolu. Il a pourtant été conclu au terme d'intenses négociations entre des parties aux intérêts relativement divergents. Comment peut-il réfleter si peu le moindre sens du compromis ?

La partie grècque n'a pas su établir les conditions d'un rapport de force sérieux, qui force à la négociation et donc au compromis. Elle a misé sur les sentiments, ces passions "méprisables" qui n'irritent pas seulement les puissants, mais leur offrent l'occasion de valider leur supériorité et jouir sans limite de leur pouvoir (Mettez-vous à la place d'un président de l'Eurogroupe - cette réunion informelle (dont les délibérations ne filtrent pas, et qui ne rend de compte à personne) -, élu de personne, sans aucune légitimité ni démocratique ni intellectuelle, qui n'est là que par la force d'un réseau, soudain ivre du pouvoir de faire plier des gouvernements élus, de présider à l'humiliation d'un pays, etc. Comment résister ?). L'être humain est ainsi fait, qu'il ne comprend que le rapport de force. Même les institutions dont les Hommes se sont dotés, ne visent qu'à organiser de façon apaisée et sans émeutes, les rapports de force dans la Cité. Ne jamais s'asseoir à une table pour soi-disant négocier alors qu'on ne peut établir aucun rapport de force. L'esbrouffe, le bluff, ne sauraient fonctionner à une telle échelle. Qui plus est, dans une négociation d'une telle ampleur, la maîtrise du calendrier, du temps, est cruciale. Tout au long des négociations, l'agenda de Tsipras lui était dicté. A la veille des échéances de remboursement, tous les leviers médiatiques sont mis à contribution pour faire résurgir "le problème grec", et la machine se met en marche avec une redoutable et admirable efficacité : sommets des ministres des finances, "fuites" dans les médias, sommets des chefs d'Etat, réunions bilatérales, etc. Par ailleurs, il ne faut jamais accepter de négocier lorsque des conditions propices et équitables ne sont pas réunies. Comment Tsipras, chef de gouvernement à peine quadragénaire, a-t-il eu la naïveté de croire qu'il pouvait négocier seul face à tous ces dirigeants retors et expérimentés, pendant 18 h d'affilée ? Cette capacité est largement au dessus des moyens physiques et mentaux d'un être humain. C'est aussi à celà qu'on reconnaît un futur perdant : il évalue mal ses forces et ses faiblesses. Tsipras a tellement été conditionné qu'on aurait pu lui faire signer n'importe quoi. Pourtant, la Grèce aurait pu tenir tête plus longtemps. Je suis convaincu que 98,5% de l'économie de l'UE n'aurait pas accepter de subir une brutale volatilité des marchés, aux conséquences imprévisibles pour tout le monde, du fait d'une sortie de la zone euro d'un pays qui représente 1,5% de l'économie de la zone. Une sortie de la Grèce de la zone euro n'apporte strictement rien aux autres pays de la zone. Rien! Il ne se trouve pas un seul économiste pour affirmer qu'une sortie de la Grèce profiterait aux autres pays. Au contraire, reconnaît-on que la dette de la Grèce exploserait, ce qui la rendrait davantage insoutenable, les marchés se mettraient à spéculer sur le prochain pays à expulser de la zone (avec des conséquences terribles sur le coût de la dette pour les pays cibles et la soutenabilité de celle-ci, les enfermant irréversiblement dans un cercle vicieux sans issue possible), une reconfiguration géopolitique inévitable qui rapprocherait la Grèce de pays comme la Russie, la Chine, la Turquie voire l'Iran, une chute vertigineuse du cours de l'euro (qui voudrait détenir une monnaie à la géographie si fluctuante ? Refléchissons-y. Un grexit signifierait que du jour au lendemain, des euros qui la veille m'auraient permis d'acquérir des actifs grecs aujourd'hui ne le pourraient plus! En devenant réel, un tel risque devra donc être incorporé dans la prime de risque que je prends en détenant de l'euro). Même les défenseurs les plus zélés de cet accord ne mentionnent jamais les retombées positives d'un grexit pour les pays qui resteraient membres de la zone euro; tout ce qui est évoqué, ce sont les conséquences soi-disant "catastrophiques " et "humanitaires" d'une telle sortie pour le peuple grec. Ce raisonnement revient à dire aux grecs : nous ne voulons que vous sortiez de la zone euro dans votre intérêt, pas dans le nôtre. Ce qui offre à la Grèce une marge de manoeuvre immense dans la conduite des négociations. Dans cette négociation, la principale arme des créanciers était la coupure des liquidités de la BCE; et ils s'en sont abondamment servi dès la première occasion, y compris pour peser sur l'issue du référendum du 5 juillet; je trouve curieux que la partie grecque dans ces négociations ne soit jamais parvenue à identifier de façon claire et précise ses réelles forces (pas parce qu'elle n'en avait pas; l'émission de titres IOU (I Owe You) libellés en euros et la prise de contrôle de la Banque Nationale Grecque, voire même le spectre d'un grexit piloté de façon unilatérale par la Grèce, auraient par exemple pu, entre autres moyens, contribuer à établir un véritable rapport de force). La possibilité du grexit agitée par le ministre allemand des finances n'a jamais été qu'un grand bluff, et ne comprenant pas les subtilités du fonctionnement d'une monnaie (Galbraith ne disait-il pas que "le fonctionnement de la monnaie est tellement simple que l'esprit humain en est dérouté"), les grecs ont certainement cru que du jour au lendemain ils deviendraient plus pauvres qu'ils ne le sont déjà ! Lorsque Tsipras s'assied à cette table de négociations, ayant validé a priori le fait que le grexit n'est pas option ("je n'ai pas reçu de mandat du peuple grec pour sortir de la zone euro", a-t-il déclaré avant les négociations), a quoi s'attendre dans ces conditions ? Que vaut une négociation dans laquelle on n'a que des demandes (que dis-je, des suppliques!) à formuler, et jamais d'alternatives à opposer aux positions de l'adversaire. Une négociation ne vaut que par ce que vaut une absence de négociations. Les créanciers ont poussé le zèle tellement loin qu'ils ont proposé de loger le fonds devant accueillir les actifs grecs privatisés au Luxembourg !!! Là aussi il s'agit d'une technique de négociation bien connue : si vous visez 100, demandez 1000! Je ne crois pas que le gouvernement allemand ait réellement voulu que les actifs grecs privatisés soient gérés par un Fonds d'investissement allemand dont on apprend qu'il aurait été tellement stupide au point de virer 320 millions d'euros à Lehman Brothers quelques heures seulement avant sa faillite en 2008 ! Mais en évoquant cette option dans la négociation, Angela Merkel offrait à la Grèce la possibilité d'obtenir une micro-victoire (évidemment insignifiante et sans conséquence sur la charpente globale de l'accord) dans le but d'offrir à cet accord l'apparence d'un compromis qui bien sûr ne trompe personne. 

Que faut-il en retenir ? Une négociation n'a jamais été autre chose que la validation d'un rapport de force; l'accord qui en résulte ne peut donc être qu'une formalisation de ce rapport de forces. La négociation permet de distinguer, dans ce que l'adversaire exhibe de forces et d'alternatives, ce qui relève du bluff, afin de parvenir à l'accord qui reflète au mieux le rapport de force des parties en présence. Au congrès de Vienne (1815), le génie de Talleyrand seul ne parvint à le dispenser du traitement réservé à des perdants.

 

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