Lettre ouverte à Monsieur le Ministre Jean Michel Blanquer

Les propos sur l' "islamogauchisme" prononcés par Jean Michel Blanquer participent d'une manipulation et d'une posture

Lettre ouverte à Monsieur le Ministre Jean-Michel Blanquer

 

Monsieur le Ministre,

 

Enseignant-chercheur en histoire proche de la retraite, avec pour circonstances aggravantes d’être juif et membre de la France insoumise, j’ai pris connaissance, comme tout un chacun, de vos propos tenus le 22 octobre écoulé sur Europe 1.

Dans le climat nauséabond et lamentable qui prévaut suite à l’ignoble mise à mort de Samuel Paty, vous avez cru devoir dénoncer « l’islamo-gauchisme » qui fait « des ravages à l’Université », avant de vous en prendre, en les livrant en pâture, à des organisations politiques ou syndicales du monde scolaire et universitaire.

Permettez au vieil enseignant que je suis de vous répondre.

D’abord, vous n’avez même pas cru devoir définir ce que vous entendiez par « islamo-gauchiste », pensant sans doute que le slogan se suffisant à lui-même, il vaut mieux des mots d’ordre plutôt que d’élaborer un discours. Quel dommage de privilégier l’amalgame au raisonnement.

Pourtant, au lieu de stigmatiser et de diviser, vous feriez mieux de vous interroger sur la somme de petites lâchetés, accumulées depuis des décennies et couvertes par l’institution que vous êtes supposé représenter. J’atteste qu’il y a certes fort longtemps une principale de collège de banlieue s’était opposée à ce que j’aille déposer plainte lorsqu’un élève avait profité de ce que j’écrivais au tableau pour me voler la montre que l’on m’avait offert pour avoir été reçu à l’agrégation. Son argumentation était simple : « j’espère que mon appartement de fonction ne sera pas saccagé ».

Depuis cet évènement peu glorieux, mais qui, je dois le confesser, m’a, voici quelques quarante années, vacciné, j’ai vécu, de capitulation en capitulation, le fait que l’institution scolaire choisisse de fermer les yeux. Ayant toujours refusé de par ma formation à personnaliser les problèmes, j’ai, tout au long de ma carrière, tenté de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Mais enfin ne me dites pas que vous auriez soudain pris conscience de la catastrophe. N’avez-vous, par exemple, jamais été alerté sur l’attitude de certains personnels de service qui communautarisent les services de cantine scolaire, sans être astreint à la signature de la Charte de la laïcité ? N’avez-vous jamais eu connaissance d’enseignants qui auraient des difficultés à évoquer la Shoah ou la guerre d’Algérie ? Restons sérieux.

Laissez-moi donc vous dire, haut et clair, que, même si la situation préexistait à votre arrivée dans ce qui fut jadis l’un des ministères fleurons de la République, votre attitude d’aujourd’hui est à la fois vaine, irresponsable, dilatoire et dangereuse.

Ce n’est pas très nouveau, ni très glorieux, que de tenter de discréditer ceux qui ont une vue très noble de leur fonction d’éducateur dans le cadre du modèle républicain. Mais pensez-vous en conscience qu’en les dénonçant vous avancez par-là en quoi que ce soit dans la voie de la solution ? Que vous contribueriez ainsi à ce qui devrait être la boussole de votre mandat, à savoir le maintien à tout prix de la cohésion républicaine ?

Chaque fois que la République a été menacée, et une culture historique minimale permet de rappeler que cela s’est produit à maintes occasions, certains, en jouant de la peur et du mensonge, ont eu comme unique solution que de prôner l’adoption d’une législation liberticide.

Pour ne prendre qu’un exemple, lors de la grande crise anarchiste des années 1892 1894, scandée notamment par l’attentat à la bombe perpétré par Auguste Vaillant à la Chambre des Députés et l’assassinat du président de la République Sadi Carnot, une majorité de circonstance a cru bon d’adopter des lois immédiatement qualifiées de « lois scélérates » par ceux qui avaient une conception très élevée du pacte républicain.

Jean Jaurès s’est opposé à l’adoption d’un arsenal uniquement répressif dans ses très grands discours du 27 novembre 1893 et du 30 avril 1894. Léon Blum, en juillet 1898, avait ces mots dans l’article qu’il publia dans la Revue blanche, intitulé « Comment ont été faites les Lois Scélérates ? » :

« Elles permettent au premier « gouvernement fort » qui surviendra de tenir pour nulle la loi de 1881[1], loi incomplète mais libérale et sensée dans son ensemble, et l’une des rares lois républicaines de la République. Elles abrogent les garanties conférées à la presse en ce qu’elles permettent la saisie et l’arrestation préventive ; elles violent une des règles de notre droit public en ce qu’elles défèrent des délits d’opinion à la justice correctionnelle ; elles violent les principes du droit pénal en ce qu’elles permettent de déclarer complices et associés d’un crime des individus qui n’y ont pas directement et matériellement participé ; elles blessent l’humanité en ce qu’elles peuvent punir des travaux forcés une amitié ou une confidence, et de la relégation un article de journal ».

Certes, j’entends bien que comparaison n’est pas raison et que la France de l’Affaire Dreyfus n’est pas celle de 2020.

Mais, permettez-moi de vous dire que vous ne vous grandissez pas dans l’attitude qui est la vôtre aujourd’hui. De quel droit venez-vous aujourd’hui, au nom de l’émotion profonde qui nous étreint tous, vous prévaloir d’une intransigeance dénonciatrice lors-même que vous avez laissé en déshérence le domaine dont vous avez la charge, y compris par vos fonctions avant d’être ministre ?

Contrairement à vous, j’estime qu’en toutes circonstances, même exceptionnelles, la République n’a pas besoin de « lois d’exception ». Ses principes fondateurs, c’est-à-dire la chose publique que nous partageons en commun, suffisent, si on applique la législation, à assurer sa défense.

La loi, rien que la loi, mais toute la loi. Et que sa bouche, à savoir l’institution judiciaire, se contente de dire la Loi comme l’avait théorisé Montesquieu, puis repris par Robespierre, rappelant le précepte que dire la Loi n’est pas l’interpréter.

Mais au lieu de rappeler ces principes inaliénables, vous préférez une posture. Sous couvert de communication politicienne, vous pensez vous positionner, croyez-vous avec force, lors-même que vous ne démontrez que votre faiblesse.

Très respectueusement, je me permets de vous dire que ce n’est pas ce que j’attends du responsable de ce si grand ministère.

Je déplore, très respectueusement, que vous ne vous inscriviez pas dans la lignée des très grands ministres qui l’ont servi, comme Jean Zay par exemple, et qu’au lieu de vous élever à leur niveau, pour faire l’histoire, vous ayez besoin de lunettes pour la lire.

Avec tous mes regrets

 

François Lafon

Enseignant chercheur à l’Université Paris 1

 

[1] Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse

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