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Billet de blog 31 août 2022

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« Zones blanches » Uber Eats : livrez et disparaissez

[Rediffusion] Rue89Lyon révèle l'existence de « zones blanches » pour les livreurs Uber Eats. Des zones desquelles ils sont exclus car indésirables. Ces aires se concentrent manifestement sur les plus beaux quartiers, où la population veut se faire livrer tout en évitant de voir qui s'en charge. Comme toujours, c'est aux livreurs de payer le prix des manquements de l'entreprise et des pouvoirs publics.

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C’est la lecture d’un article sur Rue89Lyon qui me fait réagir à chaud. On y apprend que l’application Uber Eats met en place des « zones blanches » depuis quelques années. Elles sont destinées à empêcher les livreurs qui y stationnent de recevoir de nouvelles commandes. Évidemment ces zones ne sont pas définies au hasard. Sur la carte qu’a pu se procurer Rue89Lyon on voit apparaître une partie de ces zones, à savoir une partie de la Croix-Rousse, la Place des Terreaux ainsi qu’une zone proche de l’Hôtel de Ville.

Une sorte de gentrification forcée donc, puisque les « populations » de livreurs semblent gêner la vue dans les beaux quartiers. Touristes, habitants fortunés et clientèle de la restauration ne semblent pas pouvoir supporter la présence de livreurs à sac-à-dos cubiques. Ce sont pourtant bien les mêmes profils qui se retrouvent de l’autre côté de l’écran, en tant que clients. Ceux qui sont bien contents lorsque le livreur vient pour leur apporter leur commande à eux. Mais le reste du temps, où vont-ils ? Eh bien ailleurs s’il-vous-plaît. Livrez, et disparaissez. Comme l’application Uber Eats : une fois utilisée, on la ferme et on ne veut plus en entendre parler. C’est d’ailleurs bien ce que souligne la déléguée syndicale interrogée.

Il semble aussi qu’Uber Eats fasse du zèle. Tout en affirmant que la mise en place de ces zones se fait en concertation avec les municipalités, l’entreprise tend aussi l’oreille aux demandes particulières de certains commerçants comme nous l’apprend l’article. Comme la boulangerie Paul et sa clientèle « premium » (selon les termes du patron). Un terme particulièrement marquant, par exemple pour ceux qui se sont plongés dans Les Furtifs d’Alain Damasio (La Volte, 2019). Cela fait en effet fortement écho aux zones urbaines réservées aux citoyens de premier rang dans ce roman de science-fiction.

Et le dirigeant d’abonder qu’il est prêt à perdre une cinquantaine de clients, parce que deux livreurs posent problème. Ici on passe carrément à l’infantilisation : vos copains ne sont pas sages alors vous serez tous punis. Qu’importe leur fidélité et leurs consommations régulières. Dès lors que les autres clients - donc les fameux premiums - se plaignent.

Mais en fait, de quelles nuisances parle-t-on ? Difficile à dire en s’appuyant sur les éléments avancés par les différents intervenants. Il y a surtout la nuisance sonore : les scooters qui font des allées et venues, ça fait du bruit. Pourtant, les livreurs n’ont guère le choix du moyen de transport avec la pression et la cadence toujours plus fortes qu’impose Uber Eats (voir cet article de France Info, qui évoque d’ailleurs lui aussi les zones blanches). L’autre problème pointé concerne des « incivilités ». Un terme flou qui peut englober beaucoup de choses, d’une cannette laissée dans la rue à une dégradation ou des agressions. Encore une fois, est-ce à l’ensemble des livreurs de payer le mauvais comportement de quelques éléments perturbateurs ?

Cette pseudo-solution n’a jamais fonctionné pour quoi que ce soit. Exclure, ce n’est pas résoudre un problème (encore faudrait-il que ce soit bien là le sujet), c’est simplement le repousser. D'autant que cette contradiction a ses limites. Les livreurs doivent de toute façon se rendre dans les restaurants et stationner temporairement pour récupérer les commandes qui leurs sont attribuées. Par ailleurs en les empêchant de se rassembler, on peut aussi craindre une volonté de casser tout sentiment de collectif entre les différents livreurs. Uber Eats a tout intérêt à ce qu’ils gardent la tête dans le guidon. Les nouveaux venus sont aussi désavantagés par l’entreprise qui ne les informe que de l'apparition de nouvelles zones blanches, pas de celles qui sont déjà actives.

Au final, ce sont toujours les mêmes qui règlent la note. Uber Eats, premier responsable qui se contente de déployer un système sans en assumer la gestion de terrain, a beau jeu de se dédouaner. Quant à la mairie, elle choisit également la solution de facilité en assurant être favorable à une requalification des livreurs en tant que salariés, sans s’opposer aux zones blanches pour autant. Bien au contraire même, puisqu’elle admet avoir été concertée pour certaines d’entre elles. Pire encore : tout en rappelant que ces zones existaient avant qu’EELV ne brigue la ville, comme pour se décharger de cette responsabilité, le second adjoint cité dans l’article (Mohamed Chihi) regrette une demande similaire émanant de la mairie auprès du concurrent Deliveroo, qui a été refusée.

Enfin le terme de « zone blanche » est en lui-même assez terrible. Uber Eats l’emploie d’ailleurs dans ses propres communications auprès des livreurs. Bien que l’origine du terme ne soit pas clairement attribuable à l’entreprise, elle l’a donc du moins repris à son compte. Or le nom traduit bien la volonté sous-jacente de cette mesure. Les zones sont voulues blanches jusque dans les apparences des personnes qui y circulent (voir la dernière citation de Ludovic Rioux dans l'article Rue89Lyon). Les livreurs font mauvais genre, parce qu’ils n’ont pas le profil type des habitants des quartiers chics dans lesquels ils sont amenés à travailler.

Voilà en résumé un énième problème lié aux applications de livraison, et en particulier Uber Eats. Pour que les clients mangent à leurs faim, les livreurs trinquent.

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