Parallèle inopiné entre écriture inclusive et Novlangue

Les créateurs et défenseurs de l’écriture inclusive commettent la même erreur : le projet de Novlangue comme celui de l’écriture inclusive procèdent de la même méthode qui consiste à façonner la langue selon l’avis de quelques experts au détriment de son évolution naturelle dans les bouches, plumes et claviers du peuple, méthode antidémocratique par excellence.

Hier soir, je regardai la chaine Youtube de Mr Phi, découverte avec joie récemment, lorsque je tombai sur l’épisode dédié à la Novlangue. Pour mémoire, le projet de la Novlangue est une des idées remarquables du roman 1984 de Georges Orwell : porté par l’Angsoc, le parti politique totalitaire de Big Brother, ce projet vise à programmer l’appauvrissement du langage pour rétrécir le champ de la pensée des membres du petit peuple, et les empêcher d’avoir des idées subversives punies par la loi. C’est un concept extrêmement intéressant, car en effet, il n’y a pas de pensée sans langage pour la formuler.

Ce matin, la nuit m’ayant porté conseil, je me disais que l’on pourrait considérer en premier abord l’écriture inclusive comme un projet dont l’intention est opposée au projet de Novlangue : complexifions la langue pour tirer un trait sur « le masculin qui l’emporte » !

Dans 1984, Orwell se garde bien de se prononcer sur la réussite éventuelle du projet de la Novlangue. D’ailleurs, le raisonnement de l’Angsoc, qui est sans doute à l’opposé des convictions intimes de l’auteur, procède par inversement des causes et des effets : le langage est créé à partir des besoins de la pensée pour formuler celle-ci, non l’inverse. Les créateurs et défenseurs de l’écriture inclusive commettent la même erreur : le projet de Novlangue comme celui de l’écriture inclusive procèdent de la même méthode qui consiste à façonner la langue selon l’avis de quelques experts au détriment de son évolution naturelle dans les bouches, plumes et claviers du peuple, méthode antidémocratique par excellence.

Le langage est vivant, l’académie française travaille d’ailleurs me semble-t-il comme un observatoire de ses évolutions, et non comme un prescripteur adhoc de changements, et nous la remercions de faire évoluer le dictionnaire en ce sens. Il suffit d’observer la créativité des enfants, des différentes générations, des communautés de toutes natures, des corporations professionnelles, pour se fabriquer sinon une langue personnalisée, du moins un jargon, avec des matériaux hétéroclites tirés d’assonances et d’allitérations, de fusions avec d’autres langues et dialectes, d’onomatopées, de néologismes, de métaphores et de toutes sortes de figures de style aux noms bien plus compliqués que leur usage spontané.

 

Anecdote contemporaine : plusieurs fois dans le métro parisien, j’ai entendu des groupes de toutes jeunes femmes on ne peut plus féminines et ne semblant pas spécialement courber l’échine sous domination du patriarcat, s’appeler « frère » entre elles.

Exemple : « Vas-y frère, tu me prêtes ta brosse à cheveux ? », ou encore « Frère j’te jure, cette jupe elle te va trop bien. »

Les premières fois, j’ai ri sous cape tellement cela me paraissait absurde. Puis en y réfléchissant, à mesure que la scène se répétait sous mes yeux, j’ai cessé de rire : il me semblait évident que ces jeunes femmes se considéraient suffisamment comme l’égal de l’homme pour avoir le droit d’employer le mot frère pour se désigner elles-mêmes. C’est une drôle d’évolution de la langue j’en conviens, mais pourquoi pas puisque l’intention me parait excellente.

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Je suis une femme qui pratique le masculin qui l’emporte depuis ma naissance il y a bientôt quatre décennies, et cela m’a toujours convenu. Lorsque petite j’apprenais à parler et écrire, la considération du genre grammatical comme reflet de la chose sexuelle en tant que séparation et différenciation des principes féminin et masculin, était bien loin de mes pensées prépubères.

Ayant appris l’italien à partir du CE2, j’ai pu constater que certains mots n’avaient pas le même genre en dépit de l’origine latine commune. J’avais été notamment frappée par l’exemple de ‘la mer’ (f), traduit ‘il mare’ (m).

Pendant ma période roaccutane, il m’a semblé que la grande majorité des substantifs présents dans le dictionnaire n’avaient de toute façon pas de sexe, ce qui ne les empêchait pas d’avoir un genre grammatical. Autrement dit, les deux choses étaient pour moi d’une nature bien différente. Seule la licence poétique permettait de leur trouver des points communs. Lorsque je suis entrée en 4è, j’ai choisi l’allemand comme troisième langue, et j’ai découvert qu’un genre neutre pouvait coexister avec le masculin et le féminin. Pour autant, tous les mots désignant des objets ou concepts asexués n’ont pas le genre neutre en allemand. Ainsi, dans ma tête pleine d’hormones débridées, la notion de genre grammatical se détachait encore davantage de la notion de sexe.

J’aurais voulu vous parler aussi du latin, mais je ne l’ai malheureusement pas étudié.

Last but not least, l’anglais, langue éminemment pratique et compacte, utilise avec brio le neutre à toutes les sauces. Et pourtant, lorsque je voyage en terres anglosaxonnes, je ne constate pas spécialement de différence de conscience féministe avec les francophones. L’anglais s’impose par ailleurs dans le milieu des affaires et de l’administration, ce qui permet à toutes les femmes d’avoir une carte de visite recto verso avec un titre neutre sur la face internationale, et il est admis d’utiliser ces titres avec des interlocuteurs français, si cela nous fait plaisir.

D’une manière générale, en dépit du choix historico-pratique de l’anglais pour nos relations dans l’économie mondialisée, il semble clair à l’observateur que personne n’a envie pour autant de mettre un terme à la diversité des langues, puisqu’elles reflètent la diversité de nos cultures, de nos valeurs et de notre histoire. (RIP au passage Esperanto, un troisième projet d’ « experts » qui a cru pouvoir se passer de la co-création démocratique dans une dynamique historique des langues.)

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Lorsque j’ai commencé à lire des horreurs en écriture inclusive, je me suis d’abord demandée pourquoi l’anglais n’avait pas été pris comme modèle. Pourquoi ses instigateurs n’avaient-ils pas cherché à instaurer un genre neutre qui rendrait la lecture du truc fluide, et la prononciation du bidule possible pour faire un langage inclusif complet (oral compris) ? De plus, le genre neutre aurait permis de résoudre un point qui chiffonne mon féminisme à moi : pourquoi faut-il écrire le.a directeur.rice et non la.e directrice.eur ? A l’époque où le masculin l’emportait en grammaire, les femmes passaient d’abord dans la vraie vie !

Dans mes correspondances privées, je me suis beaucoup amusée à jouer avec des dé-tournures comme « nous sommes tous.ses malades » ou « le.a mec.que ». Mais le jeu m’a vite lassée quand j’ai compris que cette invention n’était pas une blague ou une passade.

Moi qui me sentais jusqu’alors pleinement incluse dans le masculin qui l’emportait, j’allais être désormais reléguée à un petit suffixe séparé par des points du mot porteur du véritable sens : lorsque je vois ces petits points charcuter des phrases peu lisibles et imprononçables, je me sens agressée comme si j’étais une toute petite tranche découpée fraichement du salami originel, alors qu’avant je faisais partie du salami. Je me sens exclue et mise à l‘écart comme jamais.

Enfin, si le masculin l’emportant est une véritable preuve historique de la volonté de domination masculine, pourquoi vouloir la supprimer des mémoires à coup d’écriture inclusive imposée? Voudrait-on faire mentir l’histoire jusque dans la langue ?

En conclusion, l’écriture dite inclusive semble arriver au résultat contraire de ce qu’elle escomptait. Je suis d’avis de l’oublier le plus rapidement possible, et de consacrer notre temps, plutôt qu’à son apprentissage, à celui d’un vocabulaire toujours plus étendu et à d’autres langues reflétant d’autres cultures. Même l’Angsoc aurait reconnu avec crainte et angoisse que c’est là le meilleur moyen philologique d’élargir notre pensée.

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