La banalisation du vol

Cette article est presque aussi ennuyeux que la lecture des CGV du dernier site e-Commerce que vous avez fréquenté, mais à l’inverse de celles-ci, il a vocation à éveiller les consciences des phobiques de l’administration sur les vols discrets que nous subissons tous et régulièrement.

Comme chaque début de mois, je fais, en soupirant de lassitude, la comptabilité de mon activité. J’exerce en profession libérale, du moins jusqu’à présent (pour 2018, suspens en vue avec la suppression RSI, le rattachement au régime général, et une hausse approximée de 40% de mes cotisations sociales sans détails disponibles un mois avant la fin de l’exercice.)

Chaque mois donc, je pointe ligne à ligne mes relevés de comptes bancaires. J’ai eu un comptable naguère, mais à 2000€ par an même les années déficitaires, il pesait trop lourd et j’ai dû le congédier. D’autant qu’il ne comprenait toujours pas que je pusse avoir des relevés de compte originaux en pdf et me demandait systématiquement de les lui imprimer pour les stabiloter.

 

Electroencéphalogramme moins plat, légère augmentation du rythme cardiaque : je relève soudain une ligne étonnante de 7,5€ euros prélevée par mon FAI en plus de la facture mensuelle. Je vais sur le site, cherche le justificatif, longuement, en vain. J’appelle alors le service client, je m’y reprends à trois fois après être tombée dans tous les pièges du serveur vocal en appuyant sur la mauvaise touche de mon téléphone. Je parviens enfin à avoir une opératrice, je lui demande poliment une explication et un justificatif pour le paiement en question, elle me fait patienter quelques minutes supplémentaires en musique et me reprend en ligne pour m’indiquer sans plus d’explication que je serai remboursée sur ma facture le mois prochain.

Augmentation de la tension artérielle : je poursuis mon fastidieux pointage, repère deux lignes de frais pour achats avec carte bancaire hors union européenne, de quelques dizaines de centimes chacun. J’envoie un mail de mon conseiller bancaire pour savoir à quels achats cela correspond (en effet il me faut distinguer pour ma comptabilité les dépenses personnelles des dépenses professionnelles), et je lui fais part aussi de mon étonnement d’être facturée pour de tels frais dont nous n’avions jamais parlé et lui demande de me pointer la mention dans le contrat. Mon conseiller me répond très rapidement que cela correspond à deux lignes d’achat sur une plateforme de vente de musique américaine et me propose le remboursement immédiat de ces frais sans autres explications.

Douleurs dans le bras droit, tachycardie, difficultés respiratoires : Je relève ensuite un prélèvement de 13,50€ pour « FRAIS IRREGULARITES ET INCIDENTS » par la banque : j’ai déjà eu le même problème le mois passé car mon conseiller qui m’a vendu un placement est parti en vacances pendant que les différentes opérations étaient effectuées sur les divers comptes en vue de souscrire ce placement. Le mois dernier, il s’était platement excusé, d’autant que j’ai dû revenir le voir pour signer un document papier demandant le remboursement du prélèvement indu. Ce mois-ci, il ne m’a pas répondu aussi vite car c’est sans doute bien moins compréhensible.

Infarctus, AVC, thrombose : Enfin, une plateforme e-commerce de premier plan m’a prélevé 49€ au titre de ma souscription à un service de livraison en un jour ouvré. Je peine à trouver les coordonnées du SAV et parviens enfin à faire parvenir ma réclamation, indiquant que je n’ai jamais souscrit à ce service de livraison, qu’en revanche on ne m’avait pas donné le choix que de passer par un essai de celui-ci lors de ma dernière commande. On me répond que je vais être remboursée sans plus de détails sur l’engagement juridique que j’aurais réellement pris à ce moment-là.

 

Pinailleuse, pingre, tatillonne penseront certains. Je pensais comme vous lorsque j’étais seulement salariée et ne regardais jamais mes comptes dans le détail.

Chaque mois, je relève entre 1 et 5 anomalies de ce type. Et j’ai une pensée pour mon grand-père de 93 ans qui n’a plus les yeux pour lire toutes les lignes de son relevé de compte courant, qui n’a pas la compréhension de toutes les implications des abonnements à mandats de prélèvements SEPA, des CB enregistrées sur des sites d’e-Commerce.

Si tout le monde laisse filer au prétexte que le temps de réclamation vaut plus d’argent que ce qu’on nous vole, alors tout le monde donne sa bénédiction à ces monstres multimillionnaires en clients (quelques centimes multipliés par des dizaines de millions font un sacré paquet d’argent, pour mémoire) et multimilliardaires en bénéfices nets d’exploitation. Comme ils fonctionnent en écosystèmes oligopolistiques, soyez certains qu’ils mettent tous en œuvre les mêmes pratiques.

Je vous encourage donc à vous imposer à vous aussi la corvée mensuelle de pointage de vos relevés de comptes pour traquer ces menus larcins silencieux, réclamer, peser sur les comptes de leurs SAV, afin que ces tentatives de vol, contre lesquels ce sont les plus pauvres et les plus faibles qui n’ont aucun recours, disparaissent une bonne fois pour toutes. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour les plus faibles.

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