Exilé.es à Paris, l’horreur est humaine

Zelda est coordinatrice d’Utopia 56. Travailleur social, elle était venue de Brest en 2016 pour une semaine de bénévolat et elle n’est jamais repartie. Trois ans plus tard je la retrouve le regard épuisé et les espoirs en berne. La situation des exilé.es à Paris est un cauchemar sans nom qui ruine la vie de milliers de gens, abandonnés dans l’indifférence totale des élus.

 

Qu’est-ce qui s’est passé récemment ?

Il y a des bagarres à coup de pavés, barres de fer, de bois... des dizaines de blessés, un mort, peut-être trois... La semaine dernière, une dame est morte dans sa tente. À force d'être dans la rue, les gens pètent les plombs. À La Chapelle, ils sont parqués juste à côté de la colline du crack, et un grand nombre d’entre eux dont beaucoup de mineurs tombent là-dedans, et forcément dans la prostitution pour payer leur dose ou tout simplement survivre. En-dessous du périphérique, il y a un campement assez conséquent.
Régulièrement les forces de l’ordre font ce qu’ils appellent des « évacuations » et ils emmènent les gens dans des gymnases.


Et donc dans des charters pour rentrer ?

On ne sait pas. Après, les gens ont la liberté de ne pas monter dans les bus, c’est ce qu’on leur conseille parce que la plupart sont dublinés*. Et puis sur place lors de ces évacuations, il y a des associations comme Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, Le Cèdre qui fait des permanences juridiques, Solidarité Migrants Wilson, qui fait des petits dej’ à la Chapelle... Et bien sûr Utopia 56.



Quand vous n’êtes pas là, qu’est-ce qui se passe ?

Ben justement on fait un maximum de maraudes, on a un groupe WhatsApp et on répertorie toutes les violences policières.



Combien en moyenne ?

Une dizaine par jour. Ça va des insultes racistes à prendre les papiers dans les tentes. Ils détruisent les tentes, mettent à la poubelle les sacs de couchage...



Il y a à peu près combien de campements à Paris ?

Il y en a un de 1200 personnes en permanence à la Chapelle, un autre de familles, de femmes seules et de mineurs à Porte d’Aubervilliers. Avec deux toilettes pour 70 tentes, toilettes qui ne sont jamais vidées. Il y a plein d’enfants en bas âge, et même un bébé de neuf jours : l’hôpital n’a gardé la mère qu’une journée.

 


C’est difficile aussi avec les hôpitaux?


Il ne peuvent pas garder les gens en salle d’attente. On a interpellé la Mairie plusieurs fois, et au bout de neuf mois ils ont daigné répondre. Anne Hidalgo est venue il y a deux mois, et depuis sur La Chapelle il y a deux toilettes (qui ne sont jamais vidées) et un point d’eau.



Pour 1200 personnes.


Oui.



Est-ce qu’on est dans la non-assistance à personnes en danger ?

Oui. Quand il s’agit d’enfants dans des conditions insalubres, oui.



Pourquoi ce système de Bulle a-t-il été créé à La Chapelle il y a trois ans ? On se souvient de votre communiqué de presse. C’était du recensement obligatoire ?

On y était au début mais on s’est retirés quand on a vu ce que c’était. C’était un test de 18 mois: un accueil de jour avec hébergement de 400 places, seulement pour les hommes seuls pendant 15 jours maxi. Les femmes, les enfants et les mineurs pouvaient passer à l’intérieur de cette Bulle. Les mineurs avaient un rendez-vous avec quelqu’un de la Croix Rouge, du DEMI (Dispositif d’Evaluation des Mineurs Isolés) où il y a 80% de refus de validation de minorité. Les familles passaient par là et étaient prises en charge par un centre à Vitry.
Les hommes seuls qui étaient passés par la Bulle allaient à la Préfecture laisser leurs empreintes. Et s’ils étaient passés par un autre pays avant, avec le système de traçabilité Eurodac, les évaluateurs le voyaient et ils étaient chassés de la Bulle au bout d’un jour. On disait que cette Bulle était un appel d’air, alors que pas du tout : la Bulle a disparu depuis plus d’un an et il y a toujours autant de personnes qui arrivent chaque jour donc il faut essayer de trouver des solutions au lieu de chercher des excuses à droite à gauche.

 

Et quand les réfugié.es veulent parler, comment font-ils?


On est pas formés pour ça, Médecins du Monde et le Centre Primo Lévi ont des antennes d’écoute mais ils sont débordés. Des femmes arrivent après avoir traversé la Lybie, ayant subi viols et tortures... C’est déjà difficile d’avoir des rendez-vous, et quand ils en ont un, tant qu’ils ne sont pas stables, c’est hyper compliqué pour eux de savoir l’heure, quel jour on est...



Et qu’est-ce qui se passe en ce moment à Calais ?


Depuis la fin de la jungle, il y a de plus en plus de violences policières, ils ont grillagé tous les endroits où les gens pouvaient s’installer. Et Grande-Synthe a fermé.



Il n’y a donc plus de lieu d’accueil pour les migrants en France.


Non.



Pour aider :

Besoin de dons : sacs de couchages, tentes, vêtements pour hommes, dons sur le site, hébergement citoyen...

Dubliner : Conformément aux accords de Dublin, les migrants dont les empreintes ont été relevées dans un autre pays européen, sont censés être renvoyés vers ce pays pour y faire leur demande.

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