Pourquoi s'intéresser aux propos de Michel Onfray ? I would prefer not to....

Michel Onfray suscite déception et indignation

Pourquoi avoir constitué un site voué à recueillir les références disponibles sur la polémique Onfray ?

D’abord, au cours du mois de janvier, je remarque l’annonce par le magazine philosophie magazine d’un débat entre Jacques-Alain Miller et Michel Onfray. Je ne fais pas trop attention, je ne vais pas y voir… Une amie et collègue m’en parle. Elle est désolée, dépitée et déçue par Onfray que, jusque là, elle appréciait.

J’essaie de voir cette vidéo, ce qui n’était pas si facile. Il y avait bien les extraits du magazine, mais l’entretien intégral n’était pas disponible. Grâce à Dakone (1) il était quand même possible d’y accéder. Je n’ai pas trop compris l’enjeu. J’ai bien noté « l’histoire antiquaire », mais il m’a fallut un peu de lecture et le temps de comprendre pour y voir la référence à Nietzsche.

Puis, Geneviève Morel (2) me fait parvenir son article sur l’émission de télévision « Vous aurez le dernier mot » (3). Écoutant l’émission, je suis littéralement ulcéré par les propos de Michel Onfray !

Je découvre alors l’article d’Elisabeth Roudinesco et les prises de position de Michel Onfray sur son blog.

Diantre !

Quelle fougue !

Je me décide alors à suivre l’affaire. Le livre n’est pas encore sorti. Onfray se défend en reprochant à ses interlocuteurs de ne pas l’avoir lu. Mais, l’Express en publie des extraits. Un ou deux articles subtils se détachent du flux polémique, j’ai beaucoup aimé ceux de Bernard Maris (4) et de Mazarine Pingeot (5), par exemple. Du coup, je me lance dans une lecture de Nietzsche, pour ses « coups de marteaux ». Lecture de Sartre à cause des « vipères lubriques ». Ce n’est pas, je crois, une expression provenant de Sartre, mais bel et bien une invective reprise à un autre et lancée par Onfray (6). Puis, l’article de Foucault qui est consacré à Nietzsche m’est très utile pour la distinction provenance/évènement qui oppose deux formes historiques. Le fond philosophique sur lequel se déroule la bataille est assez vaste. Mais, il semble aussi que la philosophie n’est pas la seule concernée au vu des interventions récentes d’analysants (ou d’analysés) non psychanalystes. La dernière intervention de Badiou (7) souligne l’enjeu politique tout aussi majeur !

Je continue à lire dans la presse ce qui sort sur le sujet. Des premières pages dans les grands journaux, des articles dans les pages débat, des articles de blog….

Je me décide alors à lancer un flux de recherche RSS avec Google qui me permet de ne pas trop manquer ce qui passe par internet.

Puis, le livre étant sorti, je commence sa lecture. C’est pénible. I would prefer not to !

Certains passages sont risibles, d’autres me laissent perplexe, est-il idiot ou pertinent ? Je repense souvent à la remarque de J. A. Miller, si vous admettez les prémices, « Freud est un philosophe », vous devez admettre tout le reste. C’est une précision importante qui me permet de rester détaché de ce que je lis. Pour l’instant, j’ai décidé une lecture rapide, sans prendre de notes, sans écrire à côté. Je réalise que ce livre est très structuré (préface, symptomatologie, généalogie, méthodologie, thaumaturgie, idéologie, conclusion et bibliographie). Il ne s’appréhende pas simplement. Il y a des répétitions, les développements ne semblent pas venir n’importe où, et c’est leur disposition que je veux d’abord voir avant toute chose. Je réserve donc l’analyse écrite à une deuxième lecture. C’est à ce moment là, je suppose, que les références rassemblées sur le site seront utiles.

Un fait m’étonne de plus en plus, Slavoj Zizek ne dit rien publiquement, alors que Badiou s’est exprimé plusieurs fois déjà, il est vrai. Et j’ai cherché pourtant, mais peut-être que je ne sais pas regarder au bon endroit. J’ai aussi remarqué le silence prolongé des sociologues, jusqu’à l’intervention de Ulman et Paye (8)

Puis, le site Oedipe (9) annonce qu’il va rassembler les textes des psychanalystes sur Onfray. Je constate que cette page, à l’intérieur d’un grand site, dont l’édition est ancienne et qui a été à la pointe dans la bagarre entre Miller et Cottreaux, est très incomplète. Ne s’y trouve qu’une petite partie des interventions. Ce dont il est facile de se rendre compte à partir du flux de veille RSS. Certains des textes sont directement copiés du blog de leur auteur. D’autres semblent avoir été rédigé spécialement pour Oedipe. Il y manque des outils internet précieux: un fil RSS, un moteur de recherche dédié à la polémique, un classement des interventions par mots-clés et par catégories.

Jean-Baptiste Lecuit, sur son site de théologie, tente aussi de colliger ce qui sort sur la polémique (10). Il enseigne à Lille : j’aimerais bien discuter avec lui…

Ce faisant, au fils des lectures sur le sujet, je réalise aussi que des philosophes et des journalistes interviennent après un temps de silence. Il n’est donc pas possible de limiter cette polémique au seul affrontement entre les psychanalystes et Onfray. Il se pourrait que l’enjeu soit ailleurs que dans un affrontement Onfray/psychanalystes pur et simple.

C’est pourquoi je lance ce site.

L’avantage est évident. Le moteur de recherche internet au site permet une étude affinée par les questions soulevées au fur et à mesure des développements de la polémique et de la lecture. Le classement par ordre chronologique permet de réaliser et de découvrir que l’une des premières interventions est celle de « Vérités bonnes à dire », déjà scandalisé par la position de Onfray en novembre 2009. Onfray lui répond et c’est d’ailleurs très intéressant. Ce classement par ordre chronologique permet aussi de voir comment Onfray réagis aux réactions. Ce site de « références sur la polémique » est insuffisant, il évolue au gré de l’évolution de la polémique, il s’enrichi des textes que je trouve au jour le jour. Mais, il permet de constituer une base utile pour un retour en arrière quand ma lecture d’Onfray sera terminée. Je choisis donc délibérément l’après-coup pour appuyer l’analyse.

Pour le moment, il y a très peu d’articles d’analyse. Celui de Félix Duportail (11) est exceptionnel en ce sens. Il amorce, je crois, une réflexion qui n’est pas inutile. Celui de Badiou parait décisif (12).

Puis, j’ai terminé la lecture du livre d’Onfray le week-end du 10 mai 2010. Je suis frappé par son utilisation du « réel ». Son « réel » est sans arrêt renvoyé aux « faits ». Ce n’est pas l’indice d’un défaut, d’une faille ou d’un manque, c’est un excès dans la réalité, un trop de réalité qu’il faudrait démolir à coup de marteaux. Il s’agirait de soustraire les affabulations freudiennes, de la réalité. Je crois que l’idée d’une substitution avancée par François-Régis Dupond-Muzart (13) est utile en ce sens. Il pose clairement la question de savoir par quoi Onfray veut-il substituer les images de Freud qu’il dénonce.

Onfray évoque souvent les tours de bonneteau, il veut remplacer des cartes postales par des « contre-carte postales », il fait de la contre-histoire. « Contre-carte » et non pas « contrer une carte ». Il s’agit de remplacer une carte par une autre. Si la première est désignée comme affabulation, qu’en est-il alors de la seconde ? Onfray veut retourner les cartes freudiennes puis, il contre l’atout par de la couleur.

Cela ne manque pas de piquant. Il étudie longuement ce qu’a été Freud dans sa « biographie », du coup, il revoit, il révise ce qu’est sa psychanalyse. Il sépare donc l’analyse de Freud de celle des autres, il divise, il bat les cartes. Il redistribue son jeu, il donne d’autres cartes, la psychanalyse freudo-marxiste, la psychanalyse existentielle, etc… La carte Freud est contrée par celle de Sartre ou Nietzsche. Belote et rebelote !

Et il lance son appel : que serait vraiment la psychanalyse (sans Freud) ?

Mais, ses propositions sont allusives car il ne donne pas de contenu à ses projets thérapeutiques. Alors, nous demandons à notre tour ce que veut Onfray ?

Onfray oublie-t-il peut-être le bridge, le jeu avec le mort, cher à Lacan. Nous aurions donc le jeu avec le mort-Freud, Onfray retourne les cartes du mort-Freud. Il le fait parler à (sa) volonté. Mais, il reste à savoir qui est vraiment Freud. Onfray a-t-il bien retourné toutes les cartes ? Et si l’une de ces cartes était blanche, sans qu’il soit possible de lui attribuer une signification, fût-elle affabulatrice ?

Dans les développements du livre, je suis frappé aussi par un trait, quelque chose d’assez bancal, qui ne trouve pas son équilibre. La dimension polémique s’en trouve d’ailleurs confirmée. Onfray privilégie Nietzsche et Marx, sans Freud. Pour Dubuis-Santini, c’est Marx avec Freud sans Nietzsche qu’il veut remplacer par Hegel. Pour Badiou, c’est Marx-Darwin-Freud, sans Nietzsche. Et, Onfray ne cite jamais Foucault (je crois, c’est à vérifier). Or, Foucault évoquait le trio Marx-Freud-Nietzsche (14). S’agirait-il de couper les ponts entre ces auteurs, ceux établis par les penseurs du XXème siècle ?

Au même moment, les choses intéressantes commencent à apparaitre avec la remarque de Godin sur les bulldozers et leur usage dans le monde des idées (15). Il y a aussi Jean-Claude Paye et Tulay Ulmay (16) qui évoquent la jouissance articulée à la position d’Onfray et ce qu’ils appellent la « post-modernité ». Jouissance déjà dénoncée par Badiou comme un « obscurantisme contemporain» (12).

A éclaircir, certainement.

Emmanuel Fleury

Samedi 08 mai 2010, modifié le 10 05 2010

________________________

(1) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://dakone.unblog.fr/)

(2) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.aleph.asso.fr/offres/gestion/actus_73_6721-1/genevieve-morel-commentaires-en-avant-premiere-du-livre-de-michel-onfray-contre-freud-sur-une-emission-tele.html

color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">(3) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://ks39417.kimsufi.com/spip.php?article221

color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">(4) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.charliehebdo.fr/node/427

color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">(5) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://efleury.fr/OnfraymarteleFreud/michel-onfray-1/

(6) et provenant d’une chanson de Brassens, mais je ne suis pas certain de savoir s’il s’agit de la seule source « historique » de cette expression: « Une vraie vipère à la fois lubrique et visqueuse… », dans « Sauf le respect que je vous dois » de l’album Fernande

(7) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://efleury.fr/OnfraymarteleFreud/tag/badiou/

(8) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.voltairenet.org/article165337.html

(9) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.oedipe.org/fr/actualites/onfray/accueil

(10) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://theo-psy.net/OnfrayFreud.aspx

(11) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.aleph.asso.fr/offres/gestion/actus_73_6899-1/guy-felix-duportail-philosophe-universite-de-paris-1-camera-obscura-a-propos-du-livre-de-m-onfray.html

(12) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://efleury.fr/OnfraymarteleFreud/de-lobscurantisme-contemporain/

(13) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.facebook.com/notes/psychanalogie/en-realite-michel-onfray-veut-sauver-la-psychanalyse-contre-freud-et-les-psychan/391038327884

(14) dans le débat du même nom en 1964, à Royaumont, œuvres complètes, p. 592

( 15) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://www.marianne2.fr/Onfray-un-philosophe-bulldozer_a192534.html

(16) color: #00aeef; outline-style: none; outline-width: initial;">http://efleury.fr/OnfraymarteleFreud/a-quoi-sert-michel-onfray-3/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.