Travelling abject sur un suicide (Pontecorvo)

Vient de paraître un excellent billet sur le dernier Batman par Rémi[1]. L’homme serait tellement bon par nature qu’il est prêt à se laisser tuer même pour son bourreau. On peut aller encore plus loin dans ce raisonnement. Ce film promeut une injonction : mieux vaut vous suicider pour votre bourreau ! Au passage, le bourreau en question s’en sort sans égratignure.

Vient de paraître un excellent billet sur le dernier Batman par Rémi[1]. L’homme serait tellement bon par nature qu’il est prêt à se laisser tuer même pour son bourreau. On peut aller encore plus loin dans ce raisonnement. Ce film promeut une injonction : mieux vaut vous suicider pour votre bourreau ! Au passage, le bourreau en question s’en sort sans égratignure.

Rémi cite un passage de Serge Daney à propos du film « Le Kapo de Pontecorvo » : « Film sur les camps de concentration, tourné en 1960 par l'Italien de gauche Gillo Pontecorvo, "Kapo" ne fit pas date dans l'histoire du cinéma. Suis-je le seul, ne l'ayant jamais vu, à ne l'avoir jamais oublié ? Car je n'ai pas vu "Kapo" et en même temps je l'ai vu. Je l'ai vu parce que quelqu'un – avec des mots me l'a montré. Ce film, dont le titre, tel un mot de passe, accompagna ma vie de cinéma, je ne le connais qu'à travers un court texte: la critique qu'en fit Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma. L'article s'appelait "De l'abjection", Rivette avait trente-trois ans et moi dix-sept. Je ne devais jamais avoir prononcé le mot "abjection" de ma vie. Dans son article, Rivette ne racontait pas le film, il se contentait, en une phrase, de décrire un plan. La phrase, qui se grava dans ma mémoire, disait ceci : "Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés: l'homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant le soin d'inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris". Ainsi un simple mouvement de caméra pouvait-il être le mouvement à ne pas faire. A peine eus-je lu ces lignes que je sus que leur auteur avait absolument raison. (…) Au fil des années, en effet "le travelling de Kapo" fut mon dogme portatif, l'axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout débat. Avec quiconque qui ne ressentait pas immédiatement l'abjection du "travelling de Kapo", je n'aurais, définitivement, rien à voir, rien à partager [2]».
Ainsi qu' un lien pour la dite scène du Kapo.
Cela parait pertinent.

Deux remarques:

- Bettelheim a montré que ce genre de suicide dans les camps était une rareté, une incongruité. Levi montrait plutôt que le « mode opératoire » du suicide relevait de ce que leur montraient les « musulmans », ces êtres entre-deux mort, cadavre vivants ou hommes-morts qui erraient vidés de leur histoire, de leur parole….

- Oui, l’image masque plus qu’elle ne montre. Elle masque une réalité, celle des musulmans que nul ne peut comprendre (Agemben G., Ce qui reste d’Auschwitz). A la place de cette réalité, elle veut montrer, elle affirme une chose fausse que nous sommes priés de croire, en laquelle il est important d’avoir la foi pour le metteur en scène. Le sujet interné dans un camp continue à espérer, s’il espère, l’espoir lui-même n’est pas perdu. A l’horizon des personnes concernées, rien de moins sûr…

Ne pensez-vous pas que la question de ces travelling abjects, ne renverrait-elle pas à celle de l’abjection de l’image (animée ou pas) ?

 


[1] - The Dark Knight de Christopher Nolan avec Heath Ledger, Maggie Gyllenhaal, Gary Oldman, Michael Caine, Christian Bale et Morgan Freeman (2008)

 

[2] - Daney S., Persévérance, entretien avec S. Toubiana, P.O.L., 1994

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