L'exotisme de papier-peint de Joseph Dufour au musée du Quai Branly

Joseph Dufour, citoyen artiste révolutionnaire, a créé une manufacture de papiers-peints à Mâcon où une rue de la ville porte son nom. Jusqu'au 7 juillet, son décor des Sauvages de la Mer Pacifique est au centre de l'exposition Océanie. Revisité par l'artiste néo-zélandaise Lisa Reihana, il happe l'attention du visiteur.

Le monde est petit et les passerelles entre les îles lointaines et votre ville natale sont parfois plus surprenantes que les hakas les plus appuyés. Dans l'exposition très riche consacrée à l'Océanie qui occupe la Galerie Jardin du musée du Quai Branly, la Bourguignonne en goguette que je suis a eu la joie de découvrir un mur numérique et animé fascinant, inspiré par le décor panoramique de papiers-peints sorti de la manufacture d'un artisan saône-et-loirien, à cheval entre 18e et 19e siècle.

Joseph Dufour (1754-1827), enfant pauvre d'une famille de la campagne charolaise, placé chez des juristes successifs, rencontre sa vocation grâce à un militaire clunisois qui repère son don. Il part étudier à l'école royale de dessin de Lyon et se lie d'amitié avec des camarades, trentenaires comme lui qui deviendront la fine fleur de l'art du papier-peint, une discipline décorative alors en plein essor. Pris dans la tourmente des années révolutionnaires, Joseph devient Montagnard, puis traverse les années en exerçant son art dans diverses manufactures à Lyon et à Paris.

Plaque rue Dufour à Mâcon Plaque rue Dufour à Mâcon

 

 

 

La capitale des Gaules est presque détruite dans les aléas révolutionnaires et son économie s'effondre. Voilà Joseph qui met le cap, à une journée de bateau sur la Saône vers Mâcon, ville refuge qui décide d'encourager les entrepreneurs en 1794. Avec ses associés de l'époque, il envisage même de racheter l'Abbaye de Cluny en 1796 pour y créer deux manufactures, une d'indienne et une autre de papier blanc. L'affaire ne se conclue pas. L'Abbaye qui a défié la puissance de Rome s'écroule sans lui quelques saisons plus tard.  Le "citoyen Dufour, artiste" reste à Mâcon. Son entreprise prospère et en 1805, sa manufacture, lancée avec trois ouvriers compte quatre-vingt dix employés.

"Les Sauvages de la Mer Pacifique" reproduit des scènes décrites par le Capitaine Cook et permettent au public européen de l'époque de se représenter les civilisations des archipels méconnus du Pacifique. Sur les gouaches de Jean-Michel Charvet, on déniche des scènes et ancrages dans diverses îles du périple des explorateurs. Sur les lés conservés, on nous transporte de l'île de Pâques à l'Alaska, de Vanuatu à Samoa, des Marquises aux îles Sandwiches, de la Nouvelle-Calédonie à Tahiti. Autant de scènes traditionnelles reproduites sous une végétation luxuriante et précisément dessinée. Le papier-peint a été présentée en 1806 à l'exposition des produits de l'industrie à Paris.

Cette trame historique, en parfaite adéquation aux codes artistiques de l'époque a servi de canevas à l'artiste Lisa Reihana, une néo-zélandaise. Elle revisite les scènes traditionnelles reproduites qui mettent en scène et en vedette le peuple maori et d'autres indigènes, mêlés à des séquences historiques narrant les rencontres entre colons voyageurs et habitants insulaires.

Le déroulé du papier-peint qui défile et s'anime en alternance happe l'attention du visiteur. Ce dernier ne décolle qu'à regret de ces tableaux animés, mêlant passé et présent. Le fond sonore qui laisse s'échapper quelques cris et rythmes concourt à l'effet d'hypnose ressentie. Beaucoup restent longtemps scotchés à ces scènes qui défilent, mesurant le contraste entre la représentation quasi-naïve des arbres à pains et autres arbres représentées en 1804 et les scènes filmées dans les années 2010. Au bout de quelques minutes, on ne sait plus quelle époque nous est montrée. Tout s'entrechoque. On reste là, fasciné par le déroulement intemporel des scènes qui s'animent les unes après les autres, les lents gémissements entendus et l'histoire revisitée avec notre perception du XXIe siècle. C'est beau et émouvant, étonnamment fascinant, d'une lenteur profonde qui défie l'histoire coloniale et exploratrice.

Florence Genestier

 A découvrir au musée du quai Branly, Galerie Jardin, Paris  jusqu'au 7 juillet 2019. "Océanie"  une exposition organisée par la Royal Academy of Arts de Londres avec le musée du Quai Branly. Au total, 174 pièces diverses, du XIVe siècle à nos jours sont présentées.

A lire :

In pursuit of Venus (infected) , Télérama, mars 2018.

"Joseph Dufour, génie du papier-peint" de Denys Prache avec la collaboration de Véronique de Bruignac-La Hougue. Edition Les Arts décoratifs -Mare Martin, 2016. Denys Prache, héritier de Joseph Dufour a parfaitement reconstitué le parcours de son ancêtre dans un beau livre à l'iconographie importante, de plus de 410 pages.

En savoir plus sur Lisa Reihana.

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Une des scènes représentées par Charvet © FG - (issu de Joseph Dufour, génie des papiers peints de Denys Prache) Une des scènes représentées par Charvet © FG - (issu de Joseph Dufour, génie des papiers peints de Denys Prache)

 

 

Le décor panoramique du XIXe devient une fresque numérique au XXIe siècle © FG Le décor panoramique du XIXe devient une fresque numérique au XXIe siècle © FG

 

 

Sauvages de la mer pacifique revisités © FG Sauvages de la mer pacifique revisités © FG

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