Ecrire pour dire simplement sa peine et transformer le choc. Ecrire parce que, finalement, c’est ce que l’on fait de mieux. Ecrire pour rendre hommage à ceux qui ont pris des balles ou perdu la vie, ce mercredi, dans une salle de rédaction parisienne. Lieu étrange et caméléon où l’on travaille, s’engueule, se contredit,  boit des coups ou grignote après le bouclage. Un lieu ni neutre ni calme. Où cette drôle d’énergie qu’on appelle « idée de papier » commence sa lente mutation en phrases et en mots, qui fleuriront plus tard, pour le meilleur et pour le pire. La salle de rédaction est une couveuse, un nid, un endroit symbolique d’éclosion et d’explosions. Les deux tueurs l’ont transformée chez Charlie Hebdo en lieu de douleur et de mort. Il ne faut pas que la mort, la peur s’installent, nous paralysent et nous empêchent de vivre, de rire, de contester, de penser autrement. Ni dans cette salle de rédaction, ni dans le pays. Il ne faut pas que la haine de l’autre serve de prétexte à une dérive autoritaire, à la stigmatisation d’une partie des Français,  à une guerre civile que certains encouragent pour mieux s’imposer. Entre deux rafales.

Un gosse de trois ans qui perd subitement un de ses parents qu’il ne reverra plus et dont il comprendra peu à peu la mort par cette absence inexplicable n’arrête pas de jouer. Il a besoin de cet imaginaire, de ces univers ou son imagination vagabonde pour continuer à grandir et devenir lui-même. Malgré le chagrin et le vide. L’enfant joue, même si une partie de son monde s’écroule. Ce n’est pas une fuite. C’est un nouveau chapitre. Différent. Nous avons besoin, nous les adultes, d’irrespect, d’exagération, d’iconoclastes, de gentils déguisés en affreux jojos et de traits de crayons justes et fins pour comprendre et refaire le monde plus beau.

J’ai été émue aux larmes, comme beaucoup ce matin par le témoignage courageux et désespéré de Patrick Pelloux, l’urgentiste chroniqueur en colère, premier arrivé sur les lieux après le carnage.

 « Je n’ai pas pu les sauver » sanglotait-il chez Bruce Toussaint, sur Itélé. « Mais si, répondait avec douceur l’animateur barbu, vous en avez sauvé, vous en avez sauvé plusieurs,vous le savez bien ». Patrick Pelloux qui laissait vanne ouverte à son chagrin exprimait son impuissance face à la mort brutale de l’autre, l'ami, le frère. Cette culpabilité atroce, qui étreint le vivant obligé d’enterrer ses proches, au lendemain d’un drame brutal. Cette tristesse universelle, ce lien de « commune humanité » qui résonne si fort, dans toutes les âmes non endoctrinées de la planète. Une planète qu’il nous faudra désormais sauver de la connerie violente du genre humain sans les sales gosses historiques de Charlie.

En 2001, Al Qaïda s’était attaqué au symbole américain du commerce mondial en faisant s’écrouler deux tours altières à New York. En 2015, deux pauvres représentants égarés d’une mouvance islamiste non identifiée s’attaquent à l irrévérence française, à l’esprit critique fondateur de liberté,  à la liberté d’expression sans bretelles. A un groupe de rigolos investigateurs qui même dans les temps difficiles font se bidonner un peuple râleur et pessimiste sous anti-dépresseurs. Chaque semaine, arracher fous rires et sourires en coin représentait un exploit. L’exploit sera renouvelé et la force de la vie sur la mort démultipliée puisque Charlie Hebdo paraîtra la semaine prochaine à un million d’exemplaires.

Comme un enfant qui joue quand son monde s’écroule, continuons de rire de la bêtise du monde en restant comme Cabu, Charb, Honoré, Wolinski et les autres diablement gentils. Ce sera notre exploit.

 

Patrick Pelloux, ce matin, sur itélé : http://www.itele.fr/france/video/limmense-emotion-de-patrick-pelloux-le-journal-va-continuer-ils-nont-pas-gagne-106912

 

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